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Inégalités dans le Sahel : Les 1% les plus riches gagnent plus que tout le reste de la population

lundi 22 juillet 2019

« En Afrique de l’ouest, les avantages de la croissance économique sans précédent n’ont profité qu’à une toute petite minorité. Les inégalités ont atteint des niveaux extrêmes dans la région, de sorte qu’aujourd’hui les 1 % les plus riches des Ouest-Africains gagnent plus que tout le reste de la population de la région réunie ». Telle est la grande révélation d’Oxfam. Le 17 juillet 2019, le Bureau de Oxfam au Mali a levé le voile sur les rapports sur « les inégalités au Sahel » et sur « l’engagement à réduire l’index sur les inégalités ». Le lancement de ces deux rapports a eu lieu à Badalabougou, au siège de l’Association des Jeunes pour la Citoyenneté Active et la démocratie (AJCAD).

L’ONG internationale OXFAM vient de produire deux rapports sur les inégalités au Sahel et le rapport sur l’engagement à réduire l’index sur les inégalités en Afrique de l’Ouest. Ces rapports ont été rendus publics le 9 juillet 2019, dans la plupart des pays d’Afrique. Mais pour des raisons d’agenda, ces rapports ont été publiés le 17 juillet 2019, à Bamako.

« En 2018, six des dix pays à la croissance économique la plus rapide du continent africain se trouvaient en Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Sénégal, Ghana, Burkina Faso, Bénin et Guinée) » ; la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Sénégal figuraient parmi les 10 économies à la croissance la plus rapide au monde », a indiqué l’un des rapports. Avant d’affirmer que « depuis 20 ans, la région connaît un essor économique impressionnant et dans une poignée de pays, celui-ci s’est accompagné d’une réduction considérable des niveaux de pauvreté ».

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Mais, plus grave, le rapport est formel : « Dans la plupart des pays, les avantages de cette croissance économique sans précédent n’ont profité qu’à une toute petite minorité. Les inégalités ont atteint des niveaux extrêmes dans la région, de sorte qu’aujourd’hui les 1 % les plus riches des Ouest-Africains gagnent plus que tout le reste de la population de la région réunie ».

A titre d’exemple, le rapport dira qu’ « au Nigeria, la plus grande économie africaine, l’homme le plus riche du pays touche des revenus environ 150 000 fois supérieurs aux dépenses que les 10 % les plus pauvres des Nigérians consacrent en moyenne à leurs besoins de consommation de base en un an ». Et, pour montrer l’immensité du déséquilibre, le rapport dira que si ce riche nigérian « dépensait tous les jours 1 million de dollars, il faudrait 46 ans à cet homme pour épuiser l’intégralité de sa fortune ».

Pour mettre un accent sur cette injustice sociale le rapport a indiqué qu’ « environ 24 milliards de dollars par an seraient nécessaires pour faire passer l’ensemble des Nigérians au-dessus du seuil de pauvreté extrême, fixé à 1,90 dollar par jour. Or, il se trouve que la richesse cumulée des cinq nigérians les plus riches s’élève à 29,9 milliards de dollars, plus que l’intégralité du budget du pays en 2017 ».

En termes de comparaison, le rapport pense que le seul pays où le niveau d’inégalités est comparable à celui du Nigéria, est le Brésil, où les 5 % les plus riches possèdent autant que les 95 % restants. « Au Brésil, 6 hommes détiennent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population, soit plus de 100 millions de personnes », a indiqué le rapport.

Du côté du Ghana, la deuxième économie d’Afrique de l’Ouest, le rapport dira que « l’un des hommes les plus riches du pays gagne plus en un mois qu’une des femmes les plus pauvres du pays ne pourrait gagner en 1 000 ans ». Avant de dénoncer le fait qu’ « entre 2006 et 2016, la distribution des richesses a généré 1 000 nouveaux millionnaires (en dollars), mais seulement 60 d’entre eux étaient des femmes ».

Chose grave, le rapport a révélé qu’ « Alors qu’une poignée de personnes sont devenues ultra-riches, le Ghana a vu près d’un million de personnes supplémentaires, habitant pour la plupart dans la région des savanes du pays, basculer dans la pauvreté ». Avant de dénoncer le fait que « des milliers de personnes vivant déjà en situation de pauvreté s’y sont enfoncées encore plus profondément. Les 10 % les plus riches des Ghanéens sont dorénavant responsables de 32 % de la consommation totale du pays. Cela représente une consommation supérieure à celle combinée des 60 % les plus pauvres de la population, tandis que les 10 % de Ghanéens les plus pauvres n’en consomment que 2 % ».

Les inégalités dans l’éducation et la santé

« Les inégalités sont aussi flagrantes dans la prestation des services publics, comme l’éducation et la santé », indique le rapport. Avant de révéler à titre d’exemple, que les femmes de familles nanties au Mali sont 15 fois plus susceptibles d’avoir suivi un enseignement secondaire que celles issues de familles pauvres. « Au Nigeria, une femme d’une famille pauvre est 26 fois plus susceptible de n’avoir jamais été scolarisée qu’une femme de famille riche, et au Ghana, une fille de famille pauvre est 14 fois plus susceptible de n’être jamais allée à l’école qu’une fille de famille riche », précise le rapport de OXFAM.

Du côté du Niger, le rapport estime que 70 % des filles les plus pauvres, n’ont jamais fréquenté l’école primaire et pour celles qui sont scolarisées, les fournitures et équipements scolaires représentent presque 75 % des dépenses en matière d’éducation pour les ménages les plus pauvres. « Le Niger est le pays avec le niveau d’éducation le moins élevé au monde, la durée moyenne de scolarisation étant de tout juste 18 mois », a rappelé le rapport. Avant de soutenir que seulement une fille sur deux va à l’école primaire, une sur 10 au collège et une sur 50 au lycée.

Le rapport a estimé que certains gouvernements font peu, voire rien, pour combattre les inégalités. Selon le rapport, certains par leurs politiques mises en place ne font qu’aggraver la situation. Qu’à cela ne tienne, il a salué les quelques gouvernements s’engagent sur une autre voie. « Le Sénégal a augmenté ses dépenses publiques consacrées aux services de santé et à l’éducation, ce qui en fait le 13e pays au monde en termes de part de dépenses dans ces secteurs, en pourcentage du PIB. Le Sénégal s’est également doté de l’un des plus grands programmes de protection sociale d’Afrique », s’est félicité le rapport.

Et, pour cela, le rapport a estimé que « les inégalités et la pauvreté ne sont pas des fatalités : ce sont les résultats de choix politiques ».Avant de soutenir que « si les pays ne parviennent pas à réduire sensiblement l’écart entre les plus riches et le reste de la population, l’éradication de l’extrême pauvreté ne restera qu’un rêve ». Très raisonnable, le rapport a précisé que les gouvernements ne sont pas les seuls à devoir se mettre à l’œuvre pour réduire les inégalités. Mais, reste convaincu que sans eux tout succès sera impossible.

Fousseny Diabaté, responsable programme gouvernance à Oxfam-Mali a indiqué que ce rapport examine en détail le degré d’engagement des pays d’Afrique de l’Ouest à réduire les inégalités. « Pour cela, il commence par un état des lieux de la crise des inégalités qui caractérise une grande partie de la région et explique l’impact de ces inégalités, non seulement pour les personnes pauvres mais aussi pour la société dans son ensemble », a-t-il précisé.

Fousseny Diabaté dira que les analyses basées sur l’indice de l’engagement à la réduction des inégalités (ERI), montrent que, sur les cinq grands blocs économiques d’Afrique, l’Afrique de l’Ouest se laisse distancer par tous les autres dans la lutte contre les inégalités.

Selon le rapport, il dira que « les citoyens d’Afrique de l’Ouest vivent sous des gouvernements dont l’engagement à réduire les inégalités n’arrive qu’à la moitié de celui de leurs homologues d’Afrique de l’Est et australe ». Avant de préciser que l’évaluation d’Oxfam indique clairement que les gouvernements ouest-africains sont, en moyenne, les moins engagés du continent à réduire les inégalités, et que la plupart d’entre eux choisissent d’ignorer la crise des inégalités plutôt que de la résoudre.

Assane Koné

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.