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POLITISER LA CAUSE DES EXCLUS EN AFRIQUE DE L’OUEST

mercredi 28 novembre 2018

En Afrique subsaharienne, combattre et agir sur l’exclusion, c’est aussi dénoncer les rapports inégalitaires entre les sexes, source de la désaffiliation des individus.

Une des problématiques majeures de l’Afrique de l’Ouest est celle de l’exclusion, (enfants des rues, situation des réfugiés, personnes en situation de handicap, cantonnement des femmes à des fonctions reproductrices et sexuelles, etc.). Pourtant, cette question n’est que peu traitée médiatiquement, politiquement et scientifiquement. Or, les ruptures de liens, la dégradation des relations humaines, l’inégal accès aux services publics, les inégalités entre territoire, le cloisonnement des femmes et des jeunes dans des rôles socioéconomiques, etc., font légion dans les sociétés ouest-africaines, et particulièrement maliennes.

Cette question de l’exclusion devrait donc occuper une place centrale en politique au même titre que l’insécurité, le narcoterrorisme, la mauvaise gouvernance… Traiter l’exclusion, c’est politiser la cause des exclus pour plus de justice et d’équité. L’exclusion doit faire partie du débat contemporain, d’autant qu’elle est amplifiée par la question démographique. Selon les études démographiques (ONU, World population Prospect, 2015), en 2050, un boom démographique est à prévoir dans les pays africains. Par exemple, dans l’espace du G5-Sahel, la population malienne passera de 18 millions aujourd’hui à 45 millions, celle du Burkina Faso de 18 à 42 millions, celle du Tchad de 14 à 35 millions, celle de la Mauritanie de 4 à 5 millions et celle du Niger de 19 à 72 millions. La croissance démographique est en plein boom et totalisera 203 611 000 d’habitants. Les moins de 15 ans au Mali représentent déjà près de la moitié de la population. Ces jeunes réclameront, en leur temps, un emploi, des logements adéquats, des conditions de vie meilleures, une éducation correcte, un système de santé accessible, une ouverture sur le Monde, une justice équitable et égalitaire. Le rajeunissement du continent africain ainsi que les sentiments d’exclusion, notamment des jeunes, sont par conséquent des défis majeurs à relever par les pouvoirs africains. Si nous, africains, ne sommes pas en capacité d’y répondre, une explosion sociale est à prévoir.

Parler d’exclusion, c’est d’abord évoquer les situations de rupture, de dénuement, et de délitement du lien social, qui se distinguent nettement de l’éternel mythe d’une Afrique solidaire. Car les sociétés africaines sont bien animées de mécanismes d’exclusion, comme toutes les sociétés humaines.

Pour penser cette exclusion, il est inutile de préciser qu’il faudra des réformes institutionnelles profondes et des projets ambitieux en matière d’éducation, de formation, d’apprentissage, de santé et d’emploi. Ce qui frappe particulièrement aujourd’hui, c’est l’inégal accès aux soins de santé ou au système scolaire qui génère une exclusion des populations. C’est une des causes de l’exclusion. De ce fait, des pans entiers de la population (jeunes, femmes…) ne participent pas à la dynamique sociale. Une autre cause de ces exclusions, c’est la rupture socio-économique qui existe entre les inclus (ceux qui, en général, abusent et profitent des biens publics) et les exclus (ceux qui ne bénéficient de rien et qui vivotent comme ils peuvent). L’Afrique de l’Ouest doit avoir le courage de regarder la réalité en face : enfants des rues, rejet des différences, situation des réfugiés, stigmatisation des personnes en situation de handicap… En Afrique de l’Ouest, tout est exclusion. Sans compter sur l’exclusion de ceux qui condamnent ces exclusions… Il est donc très difficile de combattre l’exclusion sans volontarisme politique.

Une jeune nigérienne, une jeune malienne, une jeune sénégalaise, une jeune ivoirienne, une jeune mauritanienne, une jeune tchadienne ou une jeune burkinabé, au lieu d’être une actrice importante de la matrice socio-économique, s’imagine rarement autrement que comme future mère de famille.

Le modèle socio-économique est déséquilibré, en défaveur des femmes et des jeunes. On peut observer dans la plupart des pays africains la situation suivante : pendant que les jeunes occupent des emplois précaires, le chef d’entreprise engloutit la quasi-totalité de la richesse, produite par ces mêmes jeunes employés.

Combattre et agir sur l’exclusion, c’est aussi dénoncer les rapports inégalitaires entre les sexes, source de la désaffiliation des individus. Ainsi, au Mali, certaines jeunes filles utilisent leurs corps pour s’assurer une prise en charge économique de la part d’un homme. C’est une pratique, qui se fait de façon discrète et non reconnue comme telle, même si tout le monde la connait. Chacun essaye de s’assurer hypocritement une virginité morale. Ces jeunes femmes sont invitées de façon consciente ou inconsciente à faire ce que la société leur demande. C’est-à-dire mettre leur corps au centre de leur survie, soit en étant mère, soit en étant maîtresse... Ces visions cantonnent la femme à ses fonctions reproductrices et sexuelles, alors qu’elles pourraient contribuer pleinement au développement du continent.

Par le passé, et en général dans un contexte rural, la jeune femme mettait son avenir dans les mains de son mari pour assurer une descendance à la société et une main d’œuvre aux champs. Aujourd’hui, en contexte urbain, voire périurbain, elle cherche sa liberté dans un cadre contraint que ne lui offre que peu de choix : se marier et entretenir le schéma de ses prédécesseurs en prenant une bonne (jeune femme employée au domicile pour faire les tâches ménagères) qui assure la vie du foyer et l’éducation des enfants à sa place. Ou encore, pour s’affranchir de cette perspective de mariage et se libérer du carcan social, la jeune femme s’assure une vie économique grâce à un homme à qui elle se donne. Bien sûr, il ne faut pas caricaturer, certaines femmes parviennent à sortir leur épingle du jeu, mais à quel prix ?

Il est important de considérer que ces pratiques ne doivent pas uniquement être analysées en termes de choix individuels, mais aussi en termes de mutations sociales favorisant leur apparition et leur développement, car c’est bien la jeune femme qui est exclue et qui dépend bien souvent d’un homme pour survivre. Ce qui provoque un sentiment d’impuissance, d’échec et de frustration : ne pas pouvoir vivre sans dépendre de l’autre. Ces situations d’exclusion exposent de plus les jeunes femmes à des risques sanitaires et de rejet social. Le comble, c’est que rien n’est fait dans l’éducation et l’instruction pour le changer.

Cet exemple des jeunes femmes montre que le Mali, et une partie de l’Afrique de l’Ouest dans une certaine mesure, baigne dans un système de profit et d’exploitation sans limites des exclus par les puissants. Et les modèles de développement que l’Afrique de l’Ouest a connu de l’Indépendance à nos jours en sont principalement responsables. Les différents systèmes politiques (parti unique, multipartisme…) sans oublier les institutions ouest africaines (UEMOA, CEDEAO…) n’ont pas accouché encore d’une société juste. Malheureusement, des groupes entiers de la société vivent dans des situations de fragilité sociale, parce que leur statut social demeure précaire, et les précipite au fond du gouffre.

Pour y pallier, l’Afrique de l’Ouest doit donc faire un travail opiniâtre sur le terrain éducatif, social et politique pour susciter l’espoir et le renouveau pour les jeunes (hommes et femmes). Ce travail ne peut prendre forme que dans une volonté politique, dénuée de toute forme de démagogie. Il doit être enraciné dans une vision de l’Afrique qui traduit un changement de perspective, et fait dialoguer le macro (modèle étatique, structures sociales, politiques et économiques…) et le micro (perte d’identité, résilience…). A ce stade, la société civile doit être outillée pour être source de changements profonds.

Dans cette bataille contre l’exclusion sociale, il est important de réinventer un système économique et social, en phase avec les réalités africaines pour que les personnes exclues puissent réintégrer la matrice socioéconomique. Par exemple, le Mali doit reformer le droit du travail à la fois pour créer des conditions de vie meilleures, pour aller vers une politique concrète de développement des périphéries, et pour sortir de la logique jacobine de l’Etat. Ces réformes ne doivent pas se transformer en de nouveaux systèmes de reproduction des exclusions. Elles doivent au contraire permettre de sécuriser les parcours d’accès à l’emploi, en facilitant l’accès à des formations professionnalisantes en lien avec les besoins du marché de l’emploi. De telles actions permettraient du lutter contre l’exclusion des jeunes sur le marché de l’emploi, et de ne pas être des proies au narcoterrorisme, et aussi d’anticiper sur la colère invisible des exclus qui risque d’éclater au grand jour, avec son lot de remords à ne pas avoir voulu croire à l’orage. J’espère que la crainte de l’inconnu, les acclamations patriotiques, la haine de l’autre, la diffusion de fausses nouvelles, les chantages politiciens, etc., feront place à la paix et au développement d’une démocratie « à l’africaine » où on se sacrifie pour la chose publique, le bien-être collectif et les biens communs pour une société équitable et pacifique avec un visage plus humain.

Mohamed Amara

Docteur en sociologie - Université Lumière Lyon 2 Laboratoire Centre Max Weber Postdoctorant au Cremis à Montréal Livres : Le Mali rêvé. Paris : l’Harmattan, 2015 L’Automédiatisation, une autre…

https://blogs.mediapart.fr/amara-mo...

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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