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Mali : chronique d’un enlisement parti pour durer

lundi 18 novembre 2019

ANALYSE. Repli de l’armée malienne, renfort de forces spéciales européennes, mais sentiment d’impuissance grandissant. La situation est grave.

En se retirant des postes répartis dans la région des trois frontières aux confins du Mali, du Burkina Faso et du Niger, les Forces armées maliennes (Fama) ne font pas qu’un aveu d’impuissance : elles abandonnent totalement le terrain aux groupes armés terroristes, les GAT, dans le jargon militaire. Le camp d’Indelimane est le premier qui a été quitté pour un repli sur la place forte de Ménaka. Les djihadistes l’avaient pris d’assaut le 1er novembre, tuant 49 soldats au moins alors que la menace contre ce poste était connue, y compris des militaires nigériens qui avaient renforcé leur vigilance de l’autre côté de la frontière toute proche, au sud de la réserve d’Ansongo boisée d’acacias, une des forêts où les terroristes ont l’habitude de se dissimuler. Un drone l’aurait même survolée et un regroupement important de motos avait été repéré à une cinquantaine de kilomètres de là. Des indices suffisants pour prévenir le commandement à Ménaka et le dispositif français Barkhane, qui dispose d’aéronefs positionnés à Niamey et à Gao. Rien ne semble avoir été fait pour enrayer cette chronique d’une défaite annoncée, qui intervient un mois après deux autres revers sanglants, le principal concernant le poste de Boulkessi, près du Burkina Faso. Le bilan, là aussi, a été très lourd : 40 soldats morts pour le ministère de la Défense à Bamako, 85 selon le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans.

Dans la dynamique du départ d’Indelimane, la retraite se poursuit

Indelimane, aujourd’hui à l’abandon, avait été aménagé l’an dernier par le Génie français, qui avait creusé les fossés de protection de cette « plateforme opérationnelle » qui devait permettre aux Fama de revenir dans cette zone, où Barkhane creusait des puits et soignait les civils malades pendant ses patrouilles. En fait, dès que les soldats français ont le dos tourné, les GAT réoccupent le terrain tel un nid de frelons, toujours prêts à fondre sur leurs victimes, ici les militaires maliens rassemblés dans leur camp.

Avec Indelimane, deux autres postes viennent aussi d’être abandonnés : Anderamboukane et Labbézanga avant que le regroupement, selon la terminologie officielle, concerne d’autres lieux. Une retraite en fait pour l’armée malienne, et un désaveu de la tactique française, impliquée à fond dans le soutien et le conseil de son partenaire africain.

Aucun des deux partenaires n’arrive à venir à bout de cette insurrection islamiste, d’abord par manque de moyens. 100 000 soldats américains étaient déployés en Afghanistan sur une superficie environ cinq fois moins grande que les pays du Sahel, où seulement 4 500 militaires français sont engagés, sans assez d’avions ni d’hélicoptères. La formation de l’armée malienne et de la force du G5 Sahel, lesquelles devaient remplacer peu à peu le dispositif Barkhane, se révèle être bien en dessous des espoirs d’Emmanuel Macron, qui a pourtant poussé tous les acteurs africains à aller de l’avant, sans que ne suive vraiment le financement européen et celui des pays du Golfe qui s’y étaient engagés.

La situation empire

Deux ans et demi après, les résultats sur le terrain sont catastrophiques. Les combats contre les GAT qui avaient commencé au nord du Mali, dans le désert, se déroulent aujourd’hui plus de mille kilomètres plus au sud, et dans les pays voisins. Six ans après, le « containment » français des djihadistes, comme le faisaient pendant la guerre froide les États-Unis contre les régimes communistes, n’est pas non plus un succès au cœur de l’Afrique. Une situation pire qu’au Proche-Orient où l’État islamiste a été défait sur le plan militaire et territorial même si ses membres, éparpillés ici et là, demeurent une menace.

Du coup, un sursaut semble nécessaire au sein des états-majors et à l’Élysée pour changer de paradigme dans cette guerre qui ne veut pas dire son nom. À Paris, on ne sait pas comment se désengager. Impossible désormais de partir. Sinon, en peu de temps, les djihadistes seraient à Bamako et à Ouagadougou. Après le succès de l’opération éclair Serval, l’optimisme imprudent qui régnait au sein du cabinet de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense proche de François Hollande et tout-puissant à l’époque, a amené l’ambitieux dispositif Barkhane, en fin de compte mal adapté et aujourd’hui ensablé.

Le péché d’orgueil de Barkhane se paie aujourd’hui sur le terrain

Renseignement, Forces spéciales et opérations éclairs pour neutraliser les katiba djihadistes auraient peut-être été la solution, afin d’éviter comme aujourd’hui des manifestations contre la présence militaire française. L’initiative, sinon le péché d’orgueil qui a produit le dispositif Barkhane décidé sous le quinquennat précédent, se paie aujourd’hui. « Je considère que nous avons été exagérément optimistes en imaginant en 2013 que tout serait résolu et que la victoire éclair remportée contre les djihadistes se traduirait immédiatement en un succès politique. Force est de constater que tel n’a pas été le cas… » a affirmé le chef d’état-major des armées, le général Lecointre, lors d’une audition à l’Assemblée nationale l’été dernier.

L’option du « surge » qualitatif

Le « surge », le renfort en hommes déployé en 2009 en Afghanistan par Barack Obama afin de « casser » les talibans avant le retrait des troupes américaines, serait pour le Mali hors de portée de l’armée française, dont le volume n’a pas vocation de toute manière à augmenter selon la volonté du président Macron. Le ministère des Armées compte donc sur un « surge » qualitatif, et non quantitatif, en demandant aux pays européens de dépêcher en 2020 des forces spéciales au Mali, apparemment sous commandement français. La ministre Florence Parly a déjà annoncé le nom en tamasheq de ce nouveau dispositif hétéroclite. Il s’appellera Takuba, sabre en français, comme l’opération du commandement des forces spéciales basé à Ouagadougou.

Sans qu’il soit précisé si ces quelques dizaines de commandos seront engagés aux côtés des troupes maliennes pendant les combats comme les « mentors » occidentaux en Afghanistan, ou bien assureront simplement leur formation pour accompagner la montée en puissance des armées locales. Ce serait la solution choisie, car peu de pays alliés acceptent de prendre le risque de perdre des soldats en Afrique, même si leur sécurité, à long terme, risque d’être mise en danger. Ajouter de nouveaux instructeurs à ceux déjà présents de l’Union européenne qui doivent former 2 500 soldats maliens, risque cependant de ne pas modifier le rapport de force sur le terrain, au moins dans l’immédiat. Le travail des instructeurs européens dans la capitale n’a pas résolu jusqu’ici les défaillances majeures des Fama, qui manquent cruellement de spécialistes pour guider l’appui feu/air/sol des avions français, seul paramètre qui pourrait changer le cours de la guerre.

Réorganiser les forces maliennes

Côté malien, le regroupement militaire « s’inscrit dans l’exécution qui vise à mieux adapter la stratégie à la menace des terroristes et autres narcotrafiquants. » Dans le souci de « reconsidérer » la posture opérationnelle de l’armée malienne, « les unités isolées vont être regroupées en point d’appui et centres de résistance ». Une nouvelle posture qui inquiète les populations qui vont se retrouver à la merci des groupes terroristes qui ne craignent pas les hypothétiques patrouilles des unités mobiles annoncées à Bamako, à l’état-major, qui assure « qu’il n’est nullement question d’abandonner les populations ». Un changement de tactique impulsé par le président malien Ibrahim Boubacar Keïta qui annonce avoir ordonné à l’armée l’élaboration d’un « nouveau concept opérationnel qui donne une part importante à l’offensive ». Après le retrait de ses troupes là où elles sont le plus nécessaire, un paradoxe qui n’engage pas à l’optimisme les habitants de ces régions martyrisées.

Par Patrick Forestier
Modifié le 14/11/2019 à 10:20 - Publié le 12/11/2019 à 14:50 | Le Point.fr

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.