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Leçons d’une élection : L’argent menace la démocratie malienne !

jeudi 16 août 2018

Le Mali vient de boucler le processus de l’élection de son Président de la République, scrutin phare de notre système démocratique. Ce processus, le énième de l’ère multipartiste, a présenté de nombreuses faiblesses relevées dans les rapports des observateurs nationaux et internationaux. Il est impératif que l’on se penche sur les tares de notre système, et les combler urgemment si on veut que l’idéal démocratique de mars 1991 continue de soutenir notre pays et l’aider vers le progrès.

La question de l’inclusivité de nos processus électoraux est à résoudre. Notre fichier électoral n’est pas exhaustif. Une bonne partie des électeurs ne sont pas enrôlés, loin de là ! Au moins 1,5 millions de jeunes de 18 à 23 ans et autant de Maliens de la diaspora ne figurent pas encore dans le fichier électoral. Ce sont donc 3 millions de Maliens qui ne peuvent pas voter, sur un total de 8 millions d’électeurs inscrits. On peut s’interroger sur la crédibilité d’un tel fichier électoral. L’Etat doit s’organiser pour que tous les citoyens en âge de voter soient inscrits sur la liste électorale, qu’ils soient au Mali ou à l’étranger. Nous devons mettre les moyens pour ce faire et rendre permanent le processus d’inscription sur les listes électorales.

La question de la participation du Président sortant à l’élection présidentielle est épineuse et requiert notre attention. Les sortants de manière générale (Maire, Président de Cercle ou de Région) disposant de moyens (humains, matériels et financiers) dans le cadre de leur mandat peuvent influer sur le cours de l’élection et faire pencher la balance de leur côté. Ils peuvent user et abuser des moyens de l’Etat. Ils peuvent détourner les actions étatiques en leur faveur. Les membres du Gouvernement peuvent être transformés en agents électoraux et parcourir le terrain au service de leur chef candidat. Les agents de l’Etat sont mis à profit. La couverture médiatique de l’action du chef de l’Etat candidat sera toujours sans commune mesure avec celle de ses concurrents. Nous devons nous pencher sur le dispositif pour atténuer fortement l’impact de la position et de l’action du sortant sur les électeurs et équilibrer au maximum ses chances avec celles des autres compétiteurs. Le renouvellement de la confiance ou non à un élu est nécessaire pour la vigueur de la démocratie mais nous devons éviter que ce renouvellement ne soit qu’une formalité ou un simple exercice de style.

La crédibilité des candidatures entamée par leur grand nombre aux élections, mais également l’effectif pléthorique des partis politiques dans notre pays, est une plaie pour la démocratie malienne. Il y a des conditions et des garanties à donner par les candidats mais elles semblent insuffisantes. Il faut explorer la possibilité d’augmenter le nombre de parrains aux candidats et envisager l’ajout de parrainage des citoyens comme cela est fait dans certains pays. Il faut également se pencher sur la question des partis politiques, exiger leur participation aux élections, demander la couverture d’une bonne proportion du territoire et renforcer le dispositif de contrôle les concernant.

La campagne électorale qui commence beaucoup plus tôt que la période juridiquement établie pour ce faire, se caractérise par une débauche de moyens sans commune mesure avec le niveau de richesse du pays. Les cadeaux sous toutes les formes données aux électeurs et aux leaders locaux mais aussi la corruption indirecte et déguisée des citoyens sont les lots des prétendants. Cela fait écho à l’achat de conscience le jour du vote, phénomène quelques fois élaboré à un niveau industriel par les candidats et leurs équipes. Cette plaie béante de la démocratie malienne doit être traitée de manière énergique car elle impose une compétition où l’argent est roi et fait la différence entre les candidats au détriment du choix judicieux des électeurs.

Sinon, il est possible que notre pays porte à sa tête, un jour, un trafiquant de drogue ou un obligé de trafiquants de drogue ! Nous devons renforcer notre dispositif d’encadrement de l’action des candidats, des partis, des acteurs politiques six mois avant une élection et particulièrement pendant la campagne électorale. Il convient de sensibiliser les citoyens, d’impliquer les organisations de la société civile, de renforcer les interventions des agents publics locaux et nationaux pour mieux surveiller les acteurs politiques et alourdir les sanctions en la matière tout en veillant à leur application effective. La dissuasion induite par la peur de la sanction est quelquefois la meilleure arme pour contrer les pratiques malsaines.

La débauche de moyens est d’autant plus scandaleuse qu’elle intervient dans un cadre dénué de toutes règles relatives au financement de la campagne, au compte de campagne ou encore au plafonnement des dépenses de campagnes. Au Mali, on peut bénéficier de fonds de malfaiteurs de tous acabits et mener tranquillement campagne, voire gagner l’élection présidentielle, sans que personne ne se pose la question des sources de financement. Cela est scandaleux et surtout destructeur pour l’exercice du mandat dans l’intérêt du pays et des Maliens. Comment s’étonner que le chef de l’Etat soit totalement inefficace en matière de lutte contre la corruption si sa campagne est elle-même soutenue par l’argent de la corruption ? Il est temps que dans notre pays, on impose la transparence absolue sur le financement des campagnes. Il est temps que l’ensemble des ressources obtenues et des dépenses effectuées soient comptabilisées et publiées. Il est impératif que les comptes soient contrôlés et les résultats de ces vérifications publiés. Nous devons également fixer des limites à ne pas franchir dans une campagne électorale afin d’assurer une certaine équité entre les candidats. Enfin, un dispositif de sanction est à mettre en place allant jusqu’à l’invalidation d’une élection s’il le faut.

La place des idées et projets dans un processus électoral est à revaloriser. C’est le cœur d’une élection. Quel que soit le type d’élections, nous devons mettre en place un dispositif obligeant les candidats à joindre leurs projets à leur dossier de candidature au moment du dépôt de ce dernier, et à le présenter dans un cadre qui lui assure une bonne couverture et une bonne vulgarisation auprès de l’électorat. Il nous est également nécessaire d’institutionnaliser les débats entre les candidats et améliorer la vulgarisation de ces exercices par des journalistes et des médias plus professionnels et mieux formés. Nous devons habituer nos compatriotes à suivre les idées et projets des compétiteurs. Nous devons aussi assurer un dispositif de monitoring des engagements dès l’entame du mandat afin de rassurer les électeurs que celui qu’ils ont choisi respecte effectivement ses engagements. Les technologies de l’information et de la communication permettent ce suivi rapproché. C’est à ce prix qu’on replacera les idées et ambitions au cœur de la compétition plutôt que l’argent et la corruption.

Le système de vote traditionnel que nous avons, peut être révolutionné par les technologies modernes. Nous devons tendre vers la dématérialisation des opérations en commençant par l’identification et le vote des électeurs par des équipements appropriés et, à moyen terme, par la suppression des bureaux et centres de vote, et l’introduction du vote au moyen des téléphones portables couplé à la biométrie. Notre pays, dont le territoire est immense et les populations dispersées, y compris celles qui vivent sur plusieurs continents et dans plusieurs dizaines de pays à travers le monde, gagnerait à l’accélération du rythme vers le système de vote à distance et de centralisation instantanée des résultats. Cela est parfaitement concevable actuellement. Il faut s’inscrire dans cette dynamique et se fixer des objectifs précis pour la concrétiser.

L’organisation des scrutins, les étapes de surveillance et contrôle, le dispositif d’observation national, le rôle des agents publics et de la société civile sont enfin des chapitres à mieux formaliser vers des consultations électorales crédibles. Nous devons interroger chacun de ces aspects et tendre progressivement vers la rationalisation du dispositif.

Une administration en charge de certaines fonctions majeures dans le processus électoral, en lieu et place de la Délégation générale aux élections, de la Commission électorale nationale indépendante, du Comité de l’égal accès aux médias notamment, est à mettre en place. D’autres acteurs de la société civile et du secteur privé peuvent aussi jouer des rôles en accroissant le niveau élevé d’intégrité du processus et surtout sa crédibilité.

Les autorités nationales doivent jeter un regard objectif sur le dispositif électoral de notre pays et, à la lumière de ces suggestions, travailler à l’améliorer pour le situer parmi les plus efficaces. Dans cette veine, elles doivent se saisir des nombreux rapports produits par les observateurs nationaux et internationaux et s’employer à mettre en œuvre les recommandations pertinentes de ces acteurs. Cela accroitra la légitimité des élus en garantissant qu’ils exercent leur mandat dans les meilleures conditions au service des populations maliennes.

Moussa MARA
www.moussamara.com

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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