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Covid-19 : Les feuilles de neem, la « chloroquine » que s’arrachent des Ivoiriens

vendredi 27 mars 2020

Le neem contiendrait de la chloroquine. Cette idée folle, qui se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux en Côte d’Ivoire, suscite pour certains un fervent espoir contre la fatalité du Covid-19. À tel point que de nombreux Ivoiriens se ruent sur les écorces et les feuilles de cet arbre.

Depuis quelques jours, la « fièvre du neem » s’est emparée d’Abidjan. Un peu partout dans la capitale économique ivoirienne, le neem, encore appelé margousier, un arbre très répandu en Côte d’Ivoire et dont les vertus thérapeutiques sont connues depuis des générations, est pris d’assaut pour ses feuilles. Celles-ci sont traditionnellement utilisées en Côte d’Ivoire pour traiter le paludisme, avec une efficacité reconnue.

Et la rumeur, farfelue mais qui connaît pourtant un grand succès sur la toile, veut que celles-ci soient efficaces contre le Covid-19, qui cristallise actuellement toutes les inquiétudes. Certains n’hésitent parfois pas, même, à faire des pieds et des mains, pour se procurer leur part du précieux butin.

Un amalgame dangereux

La chloroquine, de même que l’hydroxychloroquine, deux antipaludiques de synthèse, ont présenté des résultats encourageants dans le traitement du Covid-19. Des Ivoiriens ont donc tôt fait de conclure que si la chloroquine, en plus de soigner le paludisme, peut guérir du Covid-19, alors les feuilles de neem le peuvent également. Mieux, les feuilles de neem contiendraient de la « chloroquine naturelle », pour certains.

Malgré les mises en garde sur la toile, de spécialistes notamment, la ruée vers cet or vert ne semble pas faiblir.

« Ceux qui se mettront à boire de façon effrénée et sans dosage, que ce soit des décoctions de feuilles ou écorces de neem, ou encore d’autres produits non homologués, vont plutôt s’exposer à des maladies comme l’insuffisance rénale », a prévenu Davy Kélamaé Oulaï, médecin épidémiologiste, interrogé par Sputnik.

Ainsi, au lieu de s’en prémunir comme ils l’espèrent, ces adeptes de l’automédication pourraient, au contraire, fragiliser leur organisme et ouvrir une « voie royale » au coronavirus en cas de contamination.

Par ailleurs, a souligné le spécialiste, il n’existe aucune corrélation entre la feuille de neem et la chloroquine.

« Déjà, la feuille de neem ne contient absolument pas de chloroquine. Ensuite, penser que le Covid-19 et le paludisme se rejoindraient parce que la chloroquine traite le paludisme, c’est complètement se méprendre. Les deux maladies ne sont pas pareilles et n’ont rien en commun. L’une est causée par un virus appartenant à la famille des coronavirus, l’autre par le plasmodium falciparum, qui est un parasite », a-t-il expliqué.

Le médecin Davy Oulaï assure que face au Covid-19, « il ne faut pas s’alarmer plus que de raison ». « La maladie à coronavirus guérit dans 98% des cas. Cela implique que sur 100 patients, 98 vont se rétablir. Chez certains, la maladie présentera des symptômes bénins, d’autres n’en manifesteront même aucun signe. Cependant, le Covid-19 est très dangereux pour des personnes qui ont des tares ou maladies chroniques comme le diabète, l’asthme, l’insuffisance rénale », a-t-il déclaré.

Selon l’épidémiologiste, à ce jour, le meilleur moyen de se protéger du virus reste le respect des mesures usuelles de prévention.

« Il nous faut respecter les mesures barrières énoncées par le ministère de la Santé. C’est ce qui peut nous éloigner de cette maladie et sauver les autres », a conseillé Davy Oulaï.

Une psychose ambiante

Le 10 mars dernier, la Côte d’Ivoire enregistrait son premier cas vérifié de coronavirus. Depuis, le pays ne cesse de plonger dans l’angoisse à mesure que le nombre de cas explose.

Le renforcement des dispositions prises par les autorités –notamment l’instauration d’un couvre-feu nocturne et le confinement progressif des populations par aires géographiques– pour freiner la propagation du virus, loin de rassurer, a accentué la psychose chez plusieurs Ivoiriens qui tentent de se mettre à l’abri par tous les moyens. Y compris en se tournant vers la médecine traditionnelle.

En Côte d’Ivoire, plus de 70% de la population a volontiers recours à des traitements alternatifs pour se soigner. Et l’automédication, largement pratiquée, demeure un problème de santé publique majeur. Ces deux réalités s’expliquent, entre autres, par le coût accessible des plantes médicinales et un manque de confiance dans le système de santé public.

Par ailleurs, depuis l’enregistrement des premiers cas et la mise en quarantaine ratée de voyageurs, des internautes n’ont cessé d’exprimer leurs doutes quant à la capacité des autorités ivoiriennes à gérer la crise sanitaire liée à la pandémie de coronavirus.

Sur les réseaux sociaux, les partages de solutions individuelles encourageant l’usage de remèdes traditionnels pour renforcer son système immunitaire, voire carrément soigner le Covid-19, ne cessent de se multiplier. Le plus populaire de ces remèdes est la décoction à base de feuilles de neem.

L’espoir suscité par la chloroquine

Pour traiter les personnes infectées, de nombreux pays, notamment africains comme la Tunisie, le Maroc, l’Algérie et le Sénégal, ont décidé d’expérimenter la chloroquine ou l’hydroxychloroquine, qui demeurent sujet à controverse en raison de leurs effets secondaires.

Quant à la Côte d’Ivoire, elle n’exclue pas d’en faire également usage.

« L’État a activé la piste en contactant des laboratoires. Toutes les solutions possibles seront expérimentées. Seuls les cas sévères seront traités avec ce médicament », a récemment indiqué Eugène Aka Aouélé, le ministre de la Santé et de l’Hygiène publique.

Au cas où la chloroquine ou l’hydroxychloroquine viendraient effectivement à être adoptés comme traitement, a prévenu l’épidémiologiste Davy Oulaï, les Ivoiriens devront faire attention à son usage. « L’hydroxychloroquine a été testée contre le Covid-19 dans un environnement médical, par une équipe aguerrie qui a peaufiné un protocole (avec des dosages et une posologie bien précis) incluant l’association d’autres médicaments, pour espérer soigner les patients affectés. Tout ceci implique que n’importe qui ne peut pas s’administrer seul ce traitement », a-t-il souligné.

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Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.