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MUSIQUE : La lettre ouverte de Rokia Traoré aux européens

lundi 5 octobre 2020

“Tant que demeurera ce chantage par le mandat d’arrêt européen, j’irai faire de la scène ailleurs dans le monde quand je serai psychologiquement rétablie, je voyagerai en Afrique….mais en Europe, je vous enverrai mon travail à travers d’autres artistes et en image, en son, par des romans”.

Mes chers collaborateurs européens,

Vous êtes nombreux à avoir, plus ou moins, entendu parler des désagréables et perturbants événements me concernant.

Certains parmi vous demandent à comprendre ce qui se passe, d’autres croient comprendre et partent du principe que je n’aurais pas respecté une décision de justice belge, européenne, donc un mandat d’arrêt européen a été émis à mon encontre…

Tout d’abord, je tiens à rendre clair que j’ai respecté la justice, à mon âge et conformément à l’éducation que j’ai reçue je pense qu’il est important de respecter les règles établies en général.

Cependant, ma justice est la justice malienne. Je suis malienne de double nationalité française et j’ai fait le choix de vivre au Mali avec mes enfants. J’ai respecté le système de justice auquel je dois me soumettre. J’ai respecté la décision de la justice malienne qui a légitimement traité ma demande de garde de ma fille et a pris une décision.

Pour quelle raison est-ce que la justice belge n’a pas respecté le fait qu’elle ne peut, en droit de la famille, juger une affaire concernant une enfant malienne-belge qui ne vit pas en Belgique, mais au Mali avec sa mère malienne ?

Pour quelle raison est-ce que cette attitude de la part d’un système de justice européen serait tolérable lorsqu’elle a pour conséquence la violation des droits de la femme et de l’enfant ?

Désormais, apaisée après de violentes blessures morales et physiques suite à la persécution subie, je viens vers vous afin de vous informer de ce qui m’arrive d’un point de vue juridique en Europe, qui m’amène à mener à distance ma carrière dans les pays européens et à collaborer différemment avec vous.

Ma démarche à travers cette lettre a pour but de vous informer que ce qui m’est arrivé comme injustice n’aurait pu être possible si les valeurs d’égalité et de liberté qui nous sont chères à tous dans le secteur culturel et artistique étaient réelles et bien implantées dans nos sociétés.

En matière de droit et de justice, il y a des règles à respecter par tous les pays du monde, qu’ils soient d’Afrique ou d’Europe, et pour tous les citoyens du monde, hommes et femmes, noirs, ou blancs, africains, ou européens. La violation de ces règles ne peut être plus ou moins tolérée selon qu’il s’agisse d’un système de justice européen, ou africain.

Si un pays d’Afrique émettait un mandat d’arrêt africain à l’encontre d’une mère artiste européenne lui faisant un chantage à sa carrière professionnelle, sur la base d’une décision de justice abusive, l’Europe entière serait choquée.

Si, suite à une décision de justice abusive, l’Europe peut ainsi agir avec moi, après toutes les preuves qui ont été fournies de ma résidence au Mali avec mes enfants et pas en Belgique, si je peux être emprisonnée à Fleury Mérogis pendant quinze jours dans le but d’être extradée en Belgique pour aller en prison pour cinq ans, alors ma vie, celle de mes enfants n’ont aucune valeur. Pour les systèmes de justice belge et français, je ne suis rien en Europe face à l’intérêt d’un belge.

S’il est vrai que nous sommes égaux et que nos pays le sont dans leur souveraineté, la Belgique n’a pas le droit de s’approprier la compétence juridictionnelle pour juger une affaire concernant la garde d’un enfant qui est métisse de nationalité malienne et belge et qui vit au Mali.

Si le citoyen belge avait réellement été empêché de voir son enfant vivant au Mali, c’est auprès de la justice malienne qu’il fallait porter plainte. Pas à Bruxelles où ni lui-même, ni moi, ni l’enfant en question ne vivons.

La justice belge n’ayant pas une compétence juridictionnelle universelle en droit de la famille, elle ne peut traiter un dossier judiciaire dans lequel le plaignant de nationalité belge habite et travaille en France, la personne accusée est malienne et française (moi) et habite au Mali en Afrique, l’enfant au centre du conflit avait quatre ans, elle est de nationalité malienne et belge et elle habite au Mali depuis l’âge de quatre mois avec moi.

Quatre fois, j’ai été arrêtée en France en sortie d’avion à Roissy CDG par quatre à six agents de police armés, quatre fois j’ai été mise en garde-à-vue, menottée, escortée en voiture de police avec sirènes.

J’ai été mise en garde-à-vue lorsque je me suis présentée à Bruxelles pour répondre au mandat d’arrêt du juge d’instruction Belge qui aurait aussi pu simplement m’adresser une convocation, mais cette procédure moins extrémiste n’était certainement pas suffisamment humiliante et impressionnante à son goût.

À Bruxelles, en garde-à-vue pour la troisième fois pour des raisons extrêmement injustes et incompréhensibles, j’ai craqué, j’ai piqué une crise de tétanie. Ils m’ont amenée à hôpital, lorsque je suis revenue à moi j’étais menottée dans mon lit d’hôpital et dans ma chambre, il y avait trois agents armés qui me surveillaient.

Le lendemain, épuisée, dans l’après-midi, je suis passée devant, le juge d’instruction qui m’a menacée de détruire ma carrière européenne, m’emprisonner si je remettais les pieds en Europe sans ma fille. Il m’a dit tout le pouvoir qu’il a par le mandat d’arrêt européen. Mais si je livrais ma fille à la Belgique, il avait le pouvoir de lever ce mandat d’arrêt européen.

Je lui ai parlé de la décision de justice malienne qui m’accorde la garde de ma fille, puisque nous vivons au Mali depuis les quatre mois de l’enfant. Il m’a répondu qu’il n’en avait rien à faire de la justice malienne, lui, il doit faire appliquer la décision de justice belge et cela par tous les moyens.

En un peu plus d’un an, j’ai été propulsée en enfer. J’ai eu peur, j’ai paniqué, j’ai hurlé de désespoir. Puis petit à petit je m’adapte à présent. Tout doucement, je me reconstruis des repères en matière de respect, de droit et d’égalité.

Afin d’éviter de vous importuner davantage, j’ai fait le choix de ne pas mentionner dans ce courrier toutes les violations de droits dont j’ai été victime dans le traitement de cette affaire.

Dans des conditions où, en droit de la famille, un tribunal contourne les règles et abuse de tout son pouvoir, je ne peux que penser au bien de mes enfants avant tout :
1- protéger ma fille en veillant à ce qu’elle soit correctement traitée ;
2- faire en sorte que mes deux enfants ne soient pas séparés ;
3- leur garantir une vie stable dans leur environnement habituel.

J’ai décidé de protéger mes enfants en ne cédant pas au chantage du mandat d’arrêt européen. Un système de justice ne devrait pas prendre en otage la carrière d’une femme contre son enfant dans une affaire en droit de la famille.

Je suis une femme travailleuse, je suis une mère dont la responsabilité et le sérieux sont prouvés par le fait même que je suis seule en charge de mes deux enfants pour lesquels aucun des pères ne paie ni pension alimentaire, ni autre type de participation aux frais d’éducation et d’organisation de vie des enfants. Je travaille et m’occupe seule de mes enfants depuis des années, et ils vont bien.

En tant que femme, même noire et africaine, j’ai des droits. Ma fille a des droits.

La compétence juridictionnelle de la justice belge n’est pas illimitée dans l’espace mondial.

Je me suis ruinée en frais d’avocat et j’ai pris en charge des billets d’avion pour me rendre à des audiences de justice à des milliers de kilomètres de chez moi. Mais tout ce que j’ai ressenti de la part de la justice belge est du mépris pour les vies de mes enfants au Mali, de la misogynie et une volonté de dénigrement à mon égard.

Certains de mes avocats belges ont eu des comportements scandaleux. J’ai changé d’avocat trois fois.

J’ai décidé de prendre mon destin et celui de ma fille en main : j’ai refusé de livrer mon enfant à la Belgique.

À ce jour, chaque pays européen où j’entrerais m’arrêterait et déciderait si elle m’extrade ou pas en Belgique.

Si ce mandat d’arrêt européen était levé finalement un jour, il me resterait le dur travail psychologique de retrouver l’envie de me rendre en Europe après tout le traumatisme, le mépris, le dénigrement, la violence que j’y ai subi injustement de la part de la justice européenne.

Lorsque j’entends dire à mon sujet « Elle n’a pas respecté une décision de justice », je me demande dans quel monde nous sommes. Il semble apparaître normal à tant de personnes qu’un pays européen sans contexte de divorce ou autre forme de séparation justifiée, décide de retirer un enfant d’une mère avec qui elle vit en Afrique depuis sa naissance !

– Pourquoi serait-ce normal ?
– Un pays Africain pourrait en faire autant à l’égard d’une européenne ?
– Les pays d’Europe auraient des systèmes de justice qui ont le droit d’improviser des arguments juridiques, user de leur pouvoir et de déductions sans enquêtes pour détruire la vie d’une femme en l’accusant de tout et n’importe quoi sans autre preuve que des témoignages de vingt-quatre amis du plaignant ?
– Pourquoi faut-il qu’il y ait mort ou vie détruite de personnes de race noire pour qu’il soit enfin admis qu’il y a eu injustice ?
– Pourquoi est-ce qu’il a fallu tant de noirs assassinés dans le monde pour que « Black lives matter » enfin et que l’on commence à dénoncer ce dont la communauté noire souffre et se plaint depuis des décennies ?
– Pourquoi est-ce-que c’est à soixante-dix ans passés que des femmes métisses congolaises ont enfin été entendues dans leur quête de justice après avoir été séparées de leurs familles qu’elles auraient préféré connaitre ?
– Pour quelle raison aurait-il fallu que j’accepte une décision de justice belge, moi, malienne, résidant au Mali avec ma fille et mon fils maliens, que je retire ma fille de son école, la sépare de son frère, l’enlève de l’environnement qu’elle connait depuis sa naissance pour la livrer à la Belgique ?

Pendant un temps dont j’ignore la durée, tant que demeurera ce chantage par le mandat d’arrêt européen, j’irai faire de la scène ailleurs dans le monde quand je serai psychologiquement rétablie, je voyagerai en Afrique. Mais en Europe, je vous enverrai mon travail à travers d’autres artistes et en image, en son, par des romans.

Mon travail artistique est ma pensée, j’ai été méprisée, dénigrée, emprisonnée, mais ma pensée en tant que femme, mère et artiste est restée vivace et libre.

De différentes façons plus fortes que la présence physique, je reste avec vous.

Bien cordialement
Rokia Traoré
ARC EN CIEL

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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