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Le monde-nexus entre peinture et bogolan africain

jeudi 12 novembre 2020

« Le monde est une série de choses changeantes, qui coexistent et suivent les unes des autres, mais qui sont totalement connectées les unes aux autres ». Francis Wolff

Ce monde vibrant crée un lien unissant entre les choses, l’être et la société. Il vibre comme une totalité, afin d’établir un certain type de connexion, d’échange, de partage d’idées et d’images. Des séries et des choses qui sont en conjonction constante où l’être sent des évènements qui sont en connexion dans son imagination et avec la présence de l’autre. Ce type de connexion rend le monde comme un tout dynamique ayant pour objectif la paix, la liberté et le vivre ensemble. Quel monde s’est produit pour donner naissance à cette nouvelle idée de connexion dans l’art au contemporain ?

La force collective entre les artistes maliens établissent cette connexion dans et avec l’art en passant du monde pictural au monde du métier, celui du tissage et du bogolan africain. Cette force crée un lien étroit avec la conquête du monde comme connexion et la quête des nouvelles connexions éthiques et poétiques qui se nouent entre les artistes et se tissent avec les œuvres, afin de s’interroger et interroger le rapport à la société. C’est dans le cadre de l’exposition collective intitulée « La connexion » que ce monde de paix et de liberté prend sens à travers la peinture et le bogolan. Cette exposition est organisée à l’hôtel Tamana d’hippodrome à Bamako du 31 octobre au 15 novembre 2020 et qui rassemble huit artistes maliens accompagnés par leur commissaire d’exposition Diakité Amadou.

Une « connexion » suivie d’une interrogation sur le rôle du plasticien qui cherche l’union et l’équilibre en présence d’un monde qui vibre entre les surfaces peintes et tissées, afin d’éclairer l’harmonie et la paix. « Ce thème qui porte sur la connexion traite le quotidien, les faits d’actualité, ainsi que l’union et la paix », affirme le commissaire de cette exposition Diakité Amadou. D’où, l’acte créateur des artistes exposants réside dans le dévoilement d’une telle connexion essentielle, permettant de saisir l’œuvre comme création des liens connectés à l’âme et à la société. Les espaces picturaux et tissés de ces œuvres exposées reflètent l’envie de chaque artiste de donner ce qu’il ressent, ce qui le touche et ce qu’il perçoit de sa réalité, de sa sensibilité et de sa spiritualité. Un monde à la fois peint et tissé, défini comme connexion qui lie et relie la partie au tout, l’un à l’autre.

C’est ainsi qu’avec l’œuvre d’Ibrahim Ballo intitulée « Code » basée sur l’acte du tissage pour offrir un message qui évoque l’union et le lien entre les individus au sein d’une même société. Cette œuvre en code-connexion se caractérise par sa surface vibrante qui agit entre peinture et tissage, sens et langage, image et message, bref entre fond et forme. « (…) le sens de l’œuvre est inséparable de sa forme », écrit Umberto Eco. Ce code tissé oppose la possibilité de toute connexion picturale, au profit de la présence de la forme qui met en avant, au-devant des nœuds qui se nouent et deviennent des nœuds d’harmonie et de paix. Entre message dénoté et message connoté, cette forme crée une certaine connexion, afin de s’interroger sur ce monde de filsqui suscite l’imagination du spectateur.

Sur un tissu teint, l’artiste Sétigui Diabaté peint des symboles du dessin, des lignes, des signes et des codes qui sont visibles et lisibles comme la marque d’identité de la population malienne. Son travail artistique est lié à la tradition à travers l’utilisation du bogolan qui est à la fois technique et support, afin d’être un tissu et un style particulier de l’artiste malien. Le mot bogolan signifie littéralement « le résultat qui donne l’argile ». Il vient des mots « bogo », qui indique la terre et « lan », suffixe qui désigne « bambara » équivalent à la langue utilisée au Mali. Du bogolan africain utilisé au Sénégal, en Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et en guinée à celui qui est malien, cet artiste cherche à maintenir vivantes certaines traditions. En d’autres termes, son œuvre tend à la recherche d’une « tradition vivante » permettant la connexion entre l’art dit contemporain et le métier du bogolan, afin de faire connaître les liens qui unissent cet art de l’ensemble des pays de l’Afrique. Allant de l’exposition des « Magiciens de la Terre » au centre Georges Pompidou à Paris, en 1989 à d’autres manifestations telles que « Art sur Vie, art contemporain du Sénégal » en 1989 à la grande Arche à Paris, « Sculptures contemporaines du Zimbabwe », « Bogolan et arts graphiques du Mali » en 1990 où une rencontre entre les artistes contemporains en Afrique crée un lien qui unit et réunit leurs démarches artistiques au bogolan et aux traditions.

Cette pluralité des œuvres contemporaines renvoie à la création d’un monde censé comme lien unissant entre la diversité des styles des artistes africains et la variété des médiums utilisés. Ce monde est basé sur des métissages, des symbioses en passant par les échanges et les connexions avec l’actualité sociale. En ce sens, les artistes Ibrahim Doumbia Et Mariem Kimbiry exposent leurs tableaux qui traitent des phénomènes de la société en utilisant une technique mixte. Doumbia met l’accent sur les notions de l’éducation, la communication à travers les sujets de la violence et de l’insécurité. Son tableau de peinture est le lien qui relie le spectateur à son être, au fond et dans les profondeurs, afin de résoudre ces phénomènes. Avec l’usage d’une technique mixte, Mariem Kimbiry révèle une richesse plastique, des préférences chromatiques et des structures symboliques, mettant en avant la présence de la femme qui a son rôle considérable dans la société. Des figures féminines qui flottent sur la surface picturale comme des lumières qui éclairent une image vibrante contre la solitude et l’enfermement.

L’œuvre comme celle d’Issa Kouyaté intitulée « Le voyage » s’adresse à la vie des nomades qui poursuivent leurs chemins en favorisant l’ouverture à l’expérience et au monde de l’autre. Cette expérience particulière du voyage apparaît comme une façon de réintroduire de l’Ailleurs dans l’Ici, afin de se connecter de la réalité. C’est ainsi que cette pensée nomade adoptée par cet artiste peintre invite également à repenser nos modes de vie. Un mode qui suggère un avenir affranchi de toutes limites à travers l’œuvre de Seydou Traoré sous le titre « La parole » où il met l’accent sur les échanges entre les individus. Par des ondes peintes, cette parole muette se voit en symboles qui peuvent raconter l’imagerie d’une société et toucher l’autre qui, en retour, doit apprendre l’art de dire, d’exprimer et de s’exprimer.C’est une parole qui ouvre et s’ouvre sur un horizon de changement et de transformation, laissant la place à l’échange et le partage.

Ce mutisme s’éclate lors de la contemplation des œuvres de Dramane Toloba qui récupère et rassemble des morceaux de tissus pour réaliser des collages en offrant des images des corps fragmentés. Cet artiste compose, décompose et recompose un univers pictural où le corps humain flotte sur la surface de la toile entre représentation et présentation, même et autre, identité et altérité, bref être et non-être. Que cette question de l’Être s’élance dans l’œuvre de l’artiste Lassaba Nitiéma qui évoque le rapport entre l’humain et la nature, l’être et son seigneur en utilisant une technique mixte entre peinture et textile. Son œuvre intitulée « Bras tendu » ne peut se comprendre qu’en relation avec les autres bras, connectés eux-mêmes et ouverts au monde selon des manières différentes. C’est essentiellement « être-avec » comme a écrit Martin Heidegger, avec l’autre permettant d’être au monde en utilisant l’énergie, la vibration et la connexion. Cette exposition collective révèle, me semble-t-il, un autre monde, un monde-nexus censé comme un tout sur-tout entre la peinture et le bogolan africain. C’est le monde qui est défini « comme un tout qui n’est partie d’aucun autre », dit Kant.

Ce philosophe ne parle pas d’ensemble, mais de « connexion », mot traduisant très précisément le terme latin nexus par lequel Francis Wolff définit le monde. Cette définition wolffienne du monde comme nexus rend possible la réalisation des différentes pratiques artistiques contemporaines en créant une réalité fondamentale de ce monde, celle de l’énergie et de la connexion. D’ailleurs, la « Critique de la raison pure » prend clairement parti pour la définition dynamique du monde comme connexion. Ce monde-nexus, en lançant sa voix collective, ouvre une voie qui voit l’union, la paix et la liberté.

Ikram Ben Brahim

Spécialiste en théorie de l’art, Critique d’art,
Enseignante universitaire,
Artiste plasticienne, Docteur en Sciences et Techniques des Arts,
Chercheuse en Esthétique et Histoire des Arts Plastiques,
Chef du groupe « Plein’Art ».

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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