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Journée mondiale de lutte contre le régime des Frontières : le Mali à l’avant-garde
lundi 9 février 2026, par
Le 6 février 2014, plus de 200 personnes, parties des côtes marocaines, ont tenté d’accéder à la nage à la plage de Tarajal, dans l’enclave coloniale espagnole de Ceuta. Pour les empêcher d’arriver en « terre espagnole », la Guardia civil a utilisé du matériel anti-émeute, tandis que les militaires marocains présents ont laissé les personnes se noyer devant eux. Quinze corps ont été retrouvés côté espagnol, des dizaines d’autres ont disparu, les survivants ont été refoulés, certains ont péri côté marocain.
Ces évènements tragiques sont célébrés chaque année à travers des CommémorActions qui sont à la fois des commémorations et des protestations qui visent à construire collectivement des processus qui peuvent soutenir les familles dans leurs revendications pour obtenir vérité et justice concernant le sort de leurs proches. Ainsi, des actions collectives de mémoire et de dénonciation sont organisées chaque année à travers le monde pour condamner les actes racistes, les tris sélectifs et le régime des frontières imposé par l’Union Européenne.
Cette année, la CommémorAction a pris une dimension à travers une convergence des luttes, celles des familles des personnes disparues sur les routes migratoires à celles des familles des victimes des violences policières et pénitentiaires.
<< Sort tragique des milliers de personnes qui empruntent les routes migratoires...>>
A l’instar des organisations de défense des migrants, notre pays n’est pas resté en marge. A l’appel de l’association Féminine AFMAA, plusieurs organisations de défense des migrants se sont regroupées pour donner de la voix et rappelé le sort tragique que vivent des milliers de personnes qui empruntent les routes migratoires.
Pour l’année 2025, les statistiques sont effroyables : selon un rapport de l’ONG Caminando Fronteras, plus de 3 000 migrants sont morts ou ont disparu en mer en tentant de rejoindre l’Espagne parmi lesquels 192 femmes et 437 enfants. Ce chiffre marque une forte baisse par rapport à l’année précédente puisque le bilan s’élevait à au moins 10 457 décès ou disparitions en mer en 2024. Les autorités espagnols attribuent une grande partie de cette baisse au renforcement des contrôles aux frontières, en particulier en Mauritanie, point de départ clé pour les migrants se rendant en Espagne. Cependant, pour les associations de défense des droits des migrants, cette diminution ne signifie pas que les traversées sont plus sûres.
A Bamako, les organisateurs de la journée se sont donnés rendez-vous le 7 décembre 2026 sur le terrain Chaba à Lafiabougou en Commune 4 du District de Bamako pour souligner l’importance de cette journée internationale de mobilisation et de soutien aux migrants et à leurs familles. En cette occasion, l’Association Féminine (A.F.M.A.A) et les organisations de défense des Migrants au Mali notamment Afrique-Europe-Interact, l’Association Malienne des Expulsés, et d’autres organisations de la société civile malienne en coordination avec Afrique Europe Interact Allemagne ont rejoint la mobilisation collective, coordonnée et commune des organisations de défense des migrants à l’échelle internationale pour exprimer leur soutien et leur solidarité aux migrants et à leurs familles qui vivent la violence directe ou indirecte du régime des frontières avec des milliers de morts et disparus le long des routes migratoires.
Le Chef de quartier de Lafiabougou, El Hadj Boubacar Tabouré en sa qualité d’hôte de cette importante manifestation, a salué cette initiative internationale et félicité les organisateurs pour ce geste symbolique de soutien et de solidarité aux victimes des routes migratoires et à leurs familles.
Safiatou Wagué, la cheville ouvrière de cette manifestation et actrice majeure de Afrique-Europe-Interact Mali, après avoir situé l’esprit de cette journée, a rappelé que les Organisations de soutien aux migrants, leurs familles et leurs proches exigent la vérité et la justice pour les victimes. Elle a pointé un doigt accusateur sur la responsabilité des Etats européens avec leurs politiques migratoires dont le caractère extraterritorial et inhumain se traduit par la fermeture des frontières érigées en forteresse (FRONTEX). Safiatou Wagué a salué le soutien d’AEI-Allemagne, partenaire stratégique d’AEI-Mali dont la Représentante Dorette Führer, présente au Mali en est la plus parfaite illustration.
Mme Diory Traoré a rappelé les principaux objectifs d’Afrique Europe Interact qui sont entre autres de défendre les droits des migrants et des expulsés dans les pays d’origine, les pays de transit et les pays de destination, propager la liberté de circulation, sensibiliser les migrants et les candidats migrants et leurs familles, soutenir les migrants dans le désert en collaboration avec Alarmphone Sahara , soutenir les migrants contre toutes sortes d’agression etc…
Diory Traoré a aussi souligné que depuis les évènements de Tarajal, le nombre de morts et de disparus n’a cessé d’augmenter dans la Méditerranée, dans le désert du Sahara, sur la route des canaries, dans les frontières internes de l’Union Européenne, aux frontières orientales, le long de la route des Balkans et le long de toute autre trajectoire de mobilité. Selon elle, une mise en lumière de ces souffrances et drames vécus par les jeunes candidats à la migration et leurs familles est liée au pillage des richesses du Sud, à l’appauvrissement des peuples, à la création de guerres et de conflits civils dans les pays du sud. Et d’ajouter que malgré l’externalisation et la militarisation des frontières ainsi que la criminalisation de la migration par les Etats européens et les pays nord-américains, on constate que ces jeunes quittent de plus en plus leur pays à cause de l’absence de droits politiques, sociaux et économiques en quête d’un monde meilleur.
En terminant son intervention, Diory Traoré a réitéré l’appel d’Afrique Europe Interact à plus d’engagement et de participation d’activistes à ce processus de CommemorActions décentralisé pour que cette mobilisation transnationale prenne plus d’ampleur, soit de plus en plus visible dans l’espace public et arrive à impliquer de plus en plus de personnes.
Prenant la parole à son tour, Ousmane Diarra, le Président de l’Association Malienne des Expulsés et membre fondateur de AEI-Mali, a fustigé la politique migratoire de l’Union Européenne dont les conséquences tragiques sont nombreuses : des milliers de migrants disparus suite au naufrage de leurs embarcations de fortune le plus souvent suite à la non-assistance parfois même avec la complicité des gardes côtes de certains pays du pourtour méditerranéen qui ont signé des accords avec l’Union Européenne.
Cette politique selon lui repose sur un dispositif contraignant qui se traduit par l’externalisation des frontières qui consiste à déléguer à des pays tiers, la gestion des frontières, avec pour objectif de limiter les déplacements des personnes (également désignés comme flux migratoire habituellement assumée par les États membres de l’Union européenne (UE). Ousmane Diarra a cité des exemples d’accords conclus entre l’Union Européenne et certains pays africains comme la Mauritanie en vue de renforcer le contrôle des migrations en amont des frontières de l’Union Européenne et de l’espace Schengen.
<< Eviter les routes de la mort et privilégier les voies les plus sécurisées, c’est-à-dire les voies légales>>
L’externalisation des frontières repose sur des accords conclus avec des pays tiers en vue de renforcer le contrôle des migrations en amont des frontières de l’UE et de l’espace Schengen. Il a cité la Mauritanie comme l’un des exemples de cette coopération avec l’Union Européenne. Avec une aide financière de près de 210 millions d’euros, la Mauritanie s’est illustrée par une vague de répression sans précédent contre les migrants.
Ousmane a aussi évoqué d’autres dispositifs en branle dans le cadre de cette coopération comme le financement de centres de détention pour migrants dans des pays tiers, la formation des garde-côtes et des garde-frontières de ces pays par Frontex, ainsi que leur équipement en matériel et véhicules, les accords de réadmission pour renvoyer les demandeurs d’asile déboutés vers leur pays d’origine. Le Président de l’AME a salué la résistance historique des expulsés maliens et de leur comité de soutien qui ont réussi à imposer à l’Etat malien depuis plusieurs années, le refus de signer les accords de réadmission.
Il a cependant invité les candidats à l’émigration à mesurer les conséquences de leurs décisions en évitant les routes de la mort, c’est-à-dire l’immigration irrégulière et à privilégier les voies les plus sécurisées, c’est-à-dire les voies légales.
La journée a été ponctuée par de nombreux témoignages des victimes et de leurs familles.
Nouhoum Keita
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