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L’Alliance des Etats du Sahel : rupture stratégique ou recomposition sous contrainte ?
vendredi 23 janvier 2026, par
L’Alliance des Etats du Sahel (AES) constitue-t-elle une réponse souveraine et opérationnelle à l’insécurité chronique ? Ou est-ce que, elle est une construction politique encore fragile ? Des spécialistes nous font des analyses. Lisez !
Modibo Makalou, économiste, a indiqué que c’est la lutte contre les groupes armés terroristes dans le Sahel, caractérisée par des attaques transfrontalières, qui a motivé la création de l’AES. Selon lui, les dirigeants des Etats de l’AES ont décidé de mutualiser leurs forces de défense et de sécurité, à travers une force unifiée et une approche holistique combinant la défense, la diplomatie et le développement pour stabiliser la région sahélienne.
Parmi les réalisations de l’AES, l’économiste cite : la création d’une banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement (BCID-AES) ; un hymne confédéral nommé « Sahel Benkan » ; un passeport biométrique commun pour faciliter la mobilité ; une chaîne de radio et de télévision confédérale, pour renforcer la communication ; et l’annonce d’un Parlement confédéral, pour donner une légitimité politique à l’AES.
Parlant des potentialités, il a rappelé que pour intégrer leurs économies qui sont basées sur l’agriculture, l’élevage, la pêche, et les ressources minières, les pays de l’AES devraient réduire les obstacles aux échanges commerciaux, à l’investissement et relier leurs réseaux d’infrastructures. Selon lui, ils devraient axer leurs efforts sur la libéralisation des échanges de biens, de services et les marchés financiers et du travail. « La levée progressive des obstacles aux échanges intra régionaux, la construction d’infrastructures régionales, l’amélioration du climat des affaires, et l’utilisation d’une monnaie commune ou unique, réduirait les coûts de transaction, stimulerait les échanges commerciaux au sein de l’AES, mais aussi entre l’AES et les autres organisations d’intégration économique sous régionales », a-t-il suggéré. Cela permettra, selon lui, d’intégrer davantage les chaînes de valeur mondiales et renforcer l’activité économique.
Niagalé Bakayoko, politologue, présidente de African Security Network, a réagi aux tensions entre la CEDEAO et les pays de l’AES. « Pour ce qui concerne les questions de sécurité, la rupture est consommée entre les Etats de l’AES et la CEDEAO », a-t-elle indiqué. Avant d’ajouter que les Etats du Sahel non pas bénéficié de l’appui souhaité de la CEDEAO face à la menace terroriste.
« Dans le domaine économique, il faut envisager des voies de coopération entre la CEDEAO et l’AES ». Selon elle l’Autorité pour le développement intégré du Liptako-Gourma qui réunit les trois Etats du Sahel, autour des questions d’ordre économique, pourrait être un tremplin. « Nous pensons qu’à ce niveau, des liens pourront être éventuellement développés entre les différentes entités », a-t-elle indiqué.
Niagalé rappelle qu’au terme de leur conférence, les chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO ont énuméré une série de mesures dans la libre circulation des biens et des personnes, consécutives au retrait de l’institution sous régionale des trois pays de l’AES. « Il ne faut pas oublier que, même à l’époque où les Etats du Sahel faisaient partie de la CEDEAO et pour ceux qui y appartiennent encore aujourd’hui, il existe un grand nombre de barrières de type informel à l’exercice de cette libre-circulation, notamment avec la taxation illégale et illicite, pratiquée sur les personnes et les biens », a-t-elle déclaré.
« L’AES est un projet politique en construction »
« On peut parler d’une rupture stratégique. Mais, elle ne sera jamais totale dans certains domaines, notamment : la diplomatie et la sécurité… », a indiqué Mohamed Lamine Ouattara, enseignant chercheur en science politique à l’université Kurukanfuga de Bamako. Selon lui, les Etats de l’AES continuent de nouer des relations avec les autres Etats de la CEDEAO, dans le domaine des politiques d’intégration.
Il a estimé que les Etats du Sahel ont procédé à une recomposition sous contrainte, car la pression des groupes armés commençait à monter. Il a aussi rappelé les pressions économiques avec l’expérience des sanctions de la CEDEAO, sans oublier la prise de conscience de leur enclavement qui demandait la mutualisation des forces pour aller vers une certaine ouverture pour y faire face. Selon lui, au regard du changement de paradigme sur le plan international, les Etats de l’AES veulent affirmer leur souveraineté, mais profiter pour rebattre les cartes en termes de partenariat stratégique et aller de l’avant.
« L’AES est un projet inédit en termes de coopération militaire », a-t-il déclaré. Il a estimé que la volonté manifeste de coopération militaire des Etas de l’AES trouve un terrain de matérialisation sur fond d’un climat de confiance et de mutualisation des forces. « Il y a un certain nombre d’acquis sur le plan sécuritaire qui font que la Confédération des Etas du Sahel va au-delà d’une simple volonté », a-t-il indiqué. Avant d’ajouter qu’elle se matérialise et prend la forme d’un véritable projet d’intégration qui doit être encouragé.
« La Confédération de l’AES a beaucoup de potentiel »
Sur le plan économique, il a salué la création de la banque centrale d’investissement. Et, il a estimé que la Confédération de l’AES a beaucoup de potentiel. Selon lui, elle peut s’appuyer sur un marché de plus de 70 millions d’habitants, une position géostratégique enviable, des ressources minières et agricoles importantes, une main d’œuvre abondante malgré les obstacles sécuritaires, des mini réseaux énergétiques régionaux et sans oublier le potentiel de l’élevage, l’un des plus grands bassins pastoraux d’Afrique. « Cette complémentarité naturelle entre les pays de l’AES constitue un terreau assez fertile sur lequel l’économie peut s’appuyer pour avoir des retentissements assez importants », a-t-il conclu.
Bintou COULIBALY
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