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Immigration clandestine : Rejoindre ‘’l’eldorado’’ à tout prix

mardi 24 avril 2018

Le 26 janvier 2014, Cheick Mohamed Lamine Traoré (Mala) quitte Bamako pour Dakar afin de poursuivre la procédure d’obtention du visa américain, la « Green card des USA, comme il se doit pour tous les gagnants ressortissants de l’Afrique de l’Ouest. N’ayant pas eu une suite favorable à sa demande de visa et poussé par la soif de l’aventure, Mala se lance dans le vide, sur le chemin de la migration clandestine. Il entame son voyage par la Mauritanie, en février 2014. Ensuite, passe par l’Algérie, pour se retrouve au fond de la mer libyenne, abandonné à lui-même. Loin des cœurs et des yeux de sa famille, son identité et son corps ne représentaient que dal au milieu d’autres victimes.

Après deux mois de dur labeur (de décembre 2014 à février 2015) sur le chantier de la faculté de droit de Said Hamdin, en Alger, Mala décida d’abandonner ses compatriotes maliens pour la Gardaïa, ville au sud de l’Algérie, où nous l’avons rencontré pour la toute première fois. Pour nous rejoindre plus tard dans la capitale algérienne, il avait dû mentir pour obtenir un statut de réfugié auprès du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), antenne d’Alger. Une pratique d’ailleurs courante pour bon nombre d’immigrés.

Mais, comme le dit un adage, « on a beau mentir, la vérité finit toujours par triompher ». Le HCR avait fini par découvrir le pot aux roses. Sachant que son statut ne sera plus renouvelé à cause de sa faute, Mala fuira les nombreuses patrouilles de la capitale pour rejoindre ses frères Soninkés, aussitôt après avoir perçu son dernier salaire le 5 janvier 2015.

Dès son arrivée, il a fait signe de vie aux Algérois, ses compatriotes d’Alger. Quelques jours plus tard, il était injoignable sur son téléphone portable. Mais, peu de temps après, Mala nous envoie un message ainsi libellé : « Salam djo c cmt e le job. G m’excuse vrmt de voyager ss vs informer, mai g été chasser par le jardinier c prkw g décidé brutalmt d partir. Slt à ts… MALA ». C’est exactement le dernier SMS que le « clando » a envoyé ; un moyen pour informer ses nombreux camarades du chantier de Said Hamdin.

Le 2 février 2015, depuis Tripoli, l’un de ses compagnons survivants, qui était aussi son cousin, annonce la mauvaise nouvelle à travers un appel à partir de Ghardaïa : La mort de Mala. Aussitôt, l’information est vite remontée à Alger. Un jeudi soir, début de week-end en Algérie, le chantier était devenu si calme. Ce jour-là, nombreux sont ceux qui ont verbalement renoncé à leur projet de départ pour l’Europe par la mer et dans des embarcations de fortune.

Hélas ! Quelques mois après notre arrivée à Bamako, on apprend que la plupart des ouvriers de Saïd Hamdin sont passés par la même voie maritime pour tenter de rejoindre ce qu’ils croient être l’eldorado, notamment la France, l’Italie, l’Espagne, bref l’Europe.

D’après les témoignages, Mala et compagnie étaient obligés de partir pour deux raisons. Primo, ils dormaient dans un champ de dattes, hébergés par le gardien des lieux. Le propriétaire s’était finalement rendu compte que son jardin avait été transformé en un camp de réfugiés.

Secundo, Ghardaïa est une zone connue de conflits. De façon récurrente, les Arabes et Saabi, autrement dit les mozabites (deux ethnies rivales de la localité), s’affrontent, les ouvriers de la ville sont souvent privés de travail pendant des jours. Ces conflits intercommunautaires, liés au foncier, existeraient depuis 1985.

GREEN CARD

« Mon rêve, c’est de me retrouver aux États-Unis d’Amérique », avait toujours ressassé Cheick Mohamed Lamine Traoré. Né en 1993, il avait abandonné l’école en 2013 alors qu’il était en 2ème année de la Faculté des sciences économiques et de gestion. Mala parlait correctement le français, l’anglais, l’arabe, en plus des langues soninké et bambara.

« L’école n’est pas fait pour les fils de pauvres, surtout quand il s’agit de la combiner avec la prise en charge de certains fardeaux familiaux », avait-il habitude de dire. Il exprimait toutefois son regret d’avoir abandonné l’école pour ensuite se retrouver coincé dans un autre pays, où son identité n’a pas de place. Faute du système malien !
Subvenir aux problèmes de la famille et étudier étant des tâches difficiles à gérer en même temps, l’enfant de Nara (dans la région de Koulikoro) a donc fait le choix : abandonner les bancs de l’Université pour voler au secours de sa mère et ses nombreux frères et sœurs. Il s’adonnera ainsi à des travaux physiques, parfois très durs. A l’en croire, il poussait le chariot au grand marché de Bamako pour gagner son pain quotidien. Il était même parvenu à économiser beaucoup d’argent.

A la quête perpétuelle d’un visa américain, le jeune s’embarque dans une fausse histoire de regroupement familial pour les Etats-Unis, avec certains escrocs qui lui piquèrent banalement 3 millions de francs CFA, gagnés à la « queue » de son chariot. Les démarcheurs lui ont en effet établi de faux documents qui vont lui créer plus tard des problèmes, notamment au Sénégal.

« Il ne parlait que de Dieu et de la religion depuis qu’on s’est connu », témoigne Ali Karembé, un jeune diplômé sans emploi domicilié à Daoudabougou. Lui qui a inscris Mala au fameux jeu de la « Green card » sur Internet. Depuis des années, c’est ce que M. Karembé fait pour beaucoup de personnes. En cas de réussite, il ne refuse pas les cadeaux. « Bien avant le départ de Mala au Sénégal, j’avait un mauvais pressentiment. Je ne savais pas pourquoi », se souvient Karembé. C’est-à-dire comme si le coup foiré des escrocs allait l’attraper à Dakar. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

« J’avais pris mon rendez-vous pour un mardi 4 février. L’entretien s’est bien déroulé ; on m’avait même remis un ticket à la place de mon passeport dans le but de récupérer mon passeport avec le visa le jeudi 6 février 2014. Je sors de l’Ambassade très fier ; quelques minutes après, on m’appelle au téléphone pour me demander de revenir. J’ai failli être fou ce jour-là. Depuis là, j’ai eu un mauvais pressentiment », nous a confié Mala avant sa mort.

Pour lui, l’agent de l’ambassade américaine a posé la question et lui a tout confirmé. L’ambassade a demandé une chose : aller chercher le passeport qu’il avait utilisé avec les escrocs de Bamako pour qu’on lui délivre enfin son visa. Le mardi 11 février 2014, il rentre donc à Bamako. Malheureusement, Mala s’est lancé dans une quête, sans suite favorable. Pas de résultat jusqu’au 20 février. Il retourna à Dakar. Et c’était le départ pour la Libye en passant par la Mauritanie et l’Algérie.

DES CHIFFRES

Plus de « 3000 personnes meurent chaque année à cause de l’immigration clandestine ». Du côté du ministère des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine, l’on avance même le chiffre de 10000 personnes qui disparaissent.

Opposé à la migration clandestine que d’aucun appelle la migration illégale, le Ministère des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine invite les candidats à l’immigration à privilégier les voies légales.

Dans sa volonté de mettre les maliens de l’extérieur au centre du développement du pays, le ministère chargé des maliens de l’extérieur ne peut faire autrement ; surtout quant on sait que grâce à l’immigration, des milliers de familles maliennes sont arrivent à joindre les deux bouts. En effet, ce sont plus de 400 milliards de francs CFA, qui sont injectés par an dans le développement Mali, au titre de la contribution de la diaspora malienne. Des voix annoncent que cette manne financière dépasse l’aide publique au développement que le Mali reçoit de ses partenaires.

Nous sommes persuadés que Mala est de ceux-là qui ont voulu rejoindre l’ « eldorado » à tout prix. Mala était et voulait être davantage l’un de ces nombreuses personnes qui prennent en charge leurs familles et, au-delà, leurs villages, grâce à l’immigration. Hélas ! Les choses se sont passées autrement pour lui.

Lin dit Moussa DIALLO

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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