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Émigration : Et ces violences subies par les femmes dont personne ne veut en parler ?

jeudi 3 novembre 2016

Elle est jeune. A peine la trentaine dépassée. Elle ne jouit pas aujourd’hui de ses facultés mentales. A plusieurs reprises, elle s’est attaquée à un membre de sa famille, avec une violence qu’on ne lui a jamais connu. M.K a été envoyée à l’âge de 15 ans chez des parents qui vivaient dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, afin d’aller travailler pour constituer son trousseau de mariage. La crise ivoirienne a été d’une telle violence dans le secteur où elle vivait. Elle y a subit un traumatisme psychologique grave. Sans exclure le fait qu’elle a été une prisonnière sexuelle d’un des groupes engagés dans le conflit ivoirien, M.K aurait été le témoin oculaire de plusieurs assassinats atroces. Ses parents sont aujourd’hui, convaincus que ces évènements expliquent son état psychique de déséquilibrée mentale qui les poussent souvent à l’interner à l’hôpital psychiatrique de Bamako. Malheureusement, M.K n’est pas un cas isolé. Depuis que l’émigration s’est installée en pleine expérimentation de l’équité genre, par la féminisation du phénomène qui jadis était pratiquée en générale que par les hommes, les associations maliennes de défense des droits de migrants reçoivent régulièrement des cas de femmes ayant subi des violences sur le parcours migratoire. Mais, personne et même les victimes ne veulent en parler. Dans quelles circonstances ces crimes sont-ils commis ? Quelles sont les zones de prédilection ? Qui sont les auteurs ? Quelles sont les causes et les victimes ? Ce sont-là autant de questions auxquelles notre enquête tente d’apporter des réponses. Lisez !

De part leur statut, elles constituent une catégorie particulièrement vulnérable

Convaincu que ce phénomène est beaucoup plus lié à l’émigration clandestine, Ousmane Diarra, Président de l’Association malienne des expulsés (AME), pense que le durcissement des conditions d’accès au territoire européen est la cause première de l’exposition des femmes candidates à l’émigration à toutes sortes de violences, notamment sexuelles.

« Il est aujourd’hui, quasiment devenu impossible d’avoir un visa pour émigrer en Europe. Les candidates à l’émigration font le choix du long et difficile trajet à travers le Sahara pour rallier les côtes du sud de l’Europe via les pays maghrébins au nord de l’Afrique. De part leur statut de femme, elles constituent une catégorie particulièrement vulnérable », a-t-il déclaré. Avant d’ajouter que les filles et jeunes femmes maliennes sont de plus en plus confrontées aux difficultés d’avoir le visa qui ne coûte que 60 Euros, soit 40 000 FCFA. Face à cette difficulté, elles n’ont le choix que d’emprunter les voies de l’émigration clandestine, avec souvent plus de 3 millions de FCFA.

« Sans compter les risques de décès lors de la traversée du Sahara et de la mer méditerranée, ces candidates à l’émigration clandestine subissent toutes sortes de violences sur le parcours migratoire », a-t-il ajouté. Avant de dénoncer les politiques européennes de gestion du flux migratoire.

« N’eut été ces politiques européennes, avec moins d’un millions, nos sœurs pourraient se rendre en Europe pour travailler ou étudier comme elles le souhaitent et revenir un jour au pays sans dommage. Mais à cause de ses politiques, l’Europe pousse les candidates à l’émigration dans les mains des trafiquants qui les font subir toutes sortes de violences. Avec la crise actuelle au nord du Mali, certaines sont même enlevées pour être des esclaves sexuelles dans la main des groupes armés », a-t-il déclaré.

Candidates à l’émigration clandestine, victimes de violences sexuelles

Habitué à recevoir des expulsés maliens dans ses bureaux de Bamako ou de Gao, le Président de l’AME dit que des nombreux témoignages, il ressort que les migrantes sont souvent victimes de violences physiques ou morales. Mais, il est révolté par le fait que certaines sont systématiquement victimes de violences sexuelles, notamment le viol ou l’exploitation sexuelle à travers la prostitution forcée.

Ousmane Diarra se souvient encore d’une migrante malienne, victime de violences sexuelles qu’il a rencontrée en 2010 à Gao, ville située dans le nord du Mali, à environ 1 044 kilomètres de Bamako. « En 2010, lors d’une mission dans le nord du pays, j’ai rencontré une migrante malienne originaire du sud du pays qui venait d’y échouer », s’est-il souvenu. Selon Ousmane Diarra, l’échec du projet migratoire de cette jeune dame est essentiellement dû au fait qu’elle a été victime de violences sexuelles.

« Embarquée dans une aventure qui devait la conduire en Algérie, avec un groupe de jeunes gens, Mlle ND ne se doutait de rien. Mais, dès les premières difficultés, elle se rendra vite compte que ses compagnons d’infortune avaient la pierre à la place du cœur. En plus de l’avoir violé à tour de rôle, ils l’ont délesté de tout ce qu’elle avait comme argent », a-t-il indiqué. Avant d’ajouter que n’eut été sûrement la crise qui sévit au nord du Mali, Mlle ND devait s’y trouver.

« Désabusée par cette mésaventure et n’ayant plus d’argent pour continuer sa route, elle s’y était installée pour pratiquer le plus vieux métier du monde et avait fini par y installer un lupanar », nous a révélé le responsable malien de l’Association de défense des droits des migrants.

« Mais, ce qui m’a impressionné. Mlle ND était devenue comme une sorte de tutrice pour de nombreuses migrantes qui avaient fait le choix de rallier l’Europe en passant par le Sahara et ensuite par les pays du Maghreb. Elle faisait tout pour les dissuader et les gardait pour la bonne marche de son lupanar. L’ancienne victime s’était transformée en bourreau, même si elle n’utilisait pas la violence physique », a-t-il estimé.

Le Mali pays de départ, est aussi pays de transit pour de nombreux migrants et migrantes. Le Président de l’Association maliennes des expulsés a aussi été marqué par le cas d’une jeune camerounaise devenue malienne de circonstance.

« Elle est arrivée au Mali sans attache familiale, mais avec la ferme volonté de devenir malienne pour pouvoir faciliter sa longue traversée du Sahel, puis du Sahara. Pour cela, contre sa volonté, mais par nécessité, elle s’est laissée exploiter sexuellement par un agent des force de sécurité dans l’espoir d’avoir les documents de voyage maliens », nous a relaté Ousmane Diarra. Avant d’admettre une difficulté de documentation des cas de violences sexuelles subies par des filles ou jeunes femmes maliennes.

« A notre niveau, nous estimons de 1 à 2%, le nombre des femmes parmi les expulsés maliens que nous recensons. Mais, il faut le dire, ce chiffre ne doit pas être réel parce que nombreuses sont celles qui se cachent une fois rentré au pays. Par pudeur, elles préfèrent se terrer que de venir témoigner sur les violences qu’elles ont subi au cours de leur parcours migratoire », nous a indiqué Ousmane Diarra.

Migrantes subsahariennes, la traversée du Maghreb n’est pas sûre

Un rapport publié en mars 2010 par Médecins Sans Frontières (MSF) et intitulé « Violence sexuelle et migration » met sur la place publique « La réalité cachée des femmes subsahariennes arrêtées au Maroc sur la route de l’Europe ». Le rapport très accablant est sans appel. « Une femme sur trois prise en charge par MSF à Rabat et Casablanca a admis avoir subi un ou plusieurs épisodes de violence sexuelle », indique le rapport, qui pense que « l’Usage de la violence sexuelle devient ainsi une des pratiques violentes les plus courantes subies par les femmes dans le contexte des migrations ».

Le rapport de MSF a le mérite d’informer des dangers toutes les candidates à l’émigration clandestine qui voudraient passer la frontière entre l’Algérie et le Maroc. « 59% des 63 femmes interrogées qui sont passées par Maghnia pour rejoindre Oujda ont subi des violences sexuelles », indique le rapport.

Sur la longue et difficile route de l’émigration clandestine, la ville algérienne de Maghnia par sa position géographique, est incontournable. Très proche du Maroc, elle est le point de ralliement de tous les réseaux de passeurs qui veulent accéder au Maroc par la ville de Oujda, en attend le départ pour l’Europe. MSF attire l’attention des uns et des autres sur le fait que « les acteurs qui opèrent dans la zone entre les deux postes-frontières sont particulièrement violents ».

Oumar Sidibé, Président de l’Association Initiative migration et développement (IMGRAD), qui intervient aussi dans la défense des droits des migrants, tente d’expliquer cette violence particulière par le fait que la frontière entre le Maroc et l’Algérie est un nid de nombreux migrants en situation d’échec.

Se fondant sur sa grande expérience des pistes migratoires aux Mali et dans le Sahara, Oumar Sidibé est formel : « Sur la route de la migration clandestine, il y a de nombreux cas de violences sexuelles, dus pour l’essentiel à la précarité et à la vulnérabilité des migrantes ».

Pire, il nous a révélé l’existence d’un réseau de kidnapping qui occupe tout le Sahara. « Ce réseau n’hésite pas à enlever les migrantes et à demander une rançon aux parents pour leur libération. La rançon peut atteindre souvent le million de francs CFA », a-t-il indiqué

Les migrantes sont à la merci des passeurs

« Financièrement épuisées, les migrantes sont à la merci des passeurs qui font toutes sortes de chantages pour avoir des relations sexuelles avec elles. En tout cas pour celles qui veulent continuer l’aventure », nous a indiqué Oumar Kéïta, trésorier et secrétaire à la communication de l’Association Retour-Travail-Dignité, une association malienne de défense des droits des migrants.

Oumar Kéïta sait de quoi il parle. En plus d’être responsable d’une association de défense des droits des migrants, Oumar Kéïta est un ancien candidat à l’émigration. Les pistes de l’émigration clandestine ne lui sont pas étrangères. Il fait parti des jeunes africains qui ont fait de Ceuta et Melilla un symbole de l’échec de la gestion des flux migratoires entre l’Afrique et l’Europe.

« Vous trouverez difficilement une migrante malienne qui va décrire les violences qu’elles a subi sur le parcours migratoire, par pudeur. Mais, nous avons été témoins de certaines situations », nous a indiqué Oumar Kéïta. Selon lui, lors d’une de ses tentatives de la traversée du Sahara marocain, il a été obligé d’intervenir entre deux de ses compatriotes. « Nous avions un compatriote qui avait des yeux pour une autre compatriote depuis notre départ de Dakar. Mais au fur-à-mesure qu’on s’approchait de la ville de Laâyoune au Maroc, le compatriote convaincue d’une proche séparation avec la demoiselle, a voulu utiliser la manière forte. N’eut été ma présence et mon intervention musclée, il allait l’a violé », a-t-il précisé.

Oumar Keita a profité de l’occasion pour dénoncer une situation que vivent certaines maliennes dans des pays arabes. « Dans le cadre de notre projet accueil des migrants de retour qui a été financé par le Centre d’information et de gestion des migrations (CIGEM), nous avons reçu des témoignages de femmes migrantes qui nous ont fait la révélation qu’elles ont reçu des assauts répétés des employeurs de leurs époux dans des pays arabes qui menaçaient leur famille d’expulsion », a-t-il laissé entendre, pour montrer la gravité du fléau des violences subies par les femmes migrantes.

Les femmes sont trop exposées dans la migration clandestine

Par expérience, il nous a indiqué que « les femmes sont trop exposées aux violences sur la voie de la migration clandestine ». Selon lui, en plus des viols, il faut retenir que les femmes sont obligées de monnayer leur charme, contre leur volonté. « Des passeurs inconscients, qui sont le plus souvent des agents de sécurité, se donnent à cœur joie à ce jeu répugnant », a-t-il dénoncé. Avant de nous révéler un cas qu’il a vécu sur le territoire marocain. « Nous étions installés dans une petite forêt loin de la ville, en attendant que nos passeurs, nous donnent le feu vert pour continuer. Pendant les 18 jours que nous avons passé dans cette forêt, toutes les nuits, des hommes en uniforme venaient enlever les femmes aux environs de 22 heures et ne les ramenaient que vers 4 heures du matin. Sans preuve, nous imaginons tous ce qui se passaient », a-t-il révélé.

En sa qualité d’ancien migrant clandestin, aujourd’hui engagé pour la défense des droits des migrants, Oumar Keita a estimé que si ça ne tenait qu’à lui, aucun migrant malien n’ira à l’émigration par la voix clandestine, à plus forte raison les femmes. « Il est temps que nous comprenons que nous faisons vivre des réseaux de trafiquants au prix de nos vies », a-t-il conclu.

Cet avis est partagé du côté du Haut conseil des maliens de l’extérieur. « Nous déconseillons aux femmes candidates à l’émigration, d’emprunter les chemins qui les exposent à des violences », nous a indiqué Mme Diarra Mariam Savané, chargée de la promotion du genre et de l’autonomisation des femmes au Haut conseil des maliens de l’extérieur.

Selon elle, voyager sur ces routes incertaines pendant des mois, avec des garçons, exposent les migrantes à toutes sortes de dangers : Escroquerie, viol et souvent même des assassinats. « Ce n’est pas normal qu’un groupe de femmes et d’hommes décide d’aller à l’extérieur, sur des chemins parsemés d’embuches et surtout que le voyage peut durer plus de deux mois. Cela peut aboutir à des situations indésirables, notamment des violences indescriptibles », a-t-elle estimé.

Même son de cloche du côté de la Délégation des maliens de l’extérieur. « Nous conseillons aux candidates migrantes d’emprunter la voie de la migration régulière afin d’éviter toutes les difficultés. C’est pour cette raison que le Ministère des Maliens de l’Extérieur, depuis 2009, organise chaque année avec l’appui de ses partenaires, notamment l’Union Européenne et l’OIM, des campagnes nationales de communication sur les risques et dangers liés à la migration irrégulière », nous a indiqué Mohammad Ahmad SANGARE, Délégué Général Adjoint des Maliens de l’Extérieur. Avant de proposer comme solution « la prise en compte des initiatives à l’échelle nationale et internationale pour la prévention des violences et la protection des femmes migrantes telles que l’égalité des sexes et le respect des droits de l’homme ». Il a estimé qu’il faille « prioriser l’émigration régulière, certes difficile, mais qui ne comporte pas de risques majeurs ».

Sur le parcours migratoire, les migrantes subissent toutes sortes de violences. Selon le rapport de MSF, ces violences ont des conséquences sur la santé physique et mentale des victimes.

Malheureusement, une clandestine par essence ne peut pas porter plainte. Elle a trop peur de se voir expulser. De ce fait, ces crimes d’un autre âge que subissent les migrantes, du fait des trafiquants, des passeurs ou des forces de l’ordre, resteront à jamais impunis.

« Candidates à l’émigration, refusez d’être des candidates aux violences sexuelles en refusant l’émigration clandestine », telles semble être le conseil que tous les intervenants donnent.

Assane Koné

Cette enquête a été réalisée en collaboration avec l’Institut Panos Afrique de l’Ouest

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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