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Bibata Ibrahim Maïga, danseuse : « La société malienne ne connait pas la danse contemporaine »

jeudi 21 janvier 2021

Sa passion pour la danse, ses sources d’inspiration, le message qu’elle transmet par sa danse, la perception de sa famille et de la société sur sa pratique artistique, et ses projets à venir. Ce sont autant de questions auxquelles Bibata Ibrahim Maïga, artiste danseuse contemporaine, tente d’apporter une réponse. Lisez notre interview !

Notre Nation.com : D’où vous vient cette passion pour la danse ?

Bibata Ibrahim Maïga : Depuis ma tendre enfance, je passais tout mon temps à danser. Quand les gens dormaient la nuit, je me levais pour danser devant la télé. Cela ne m’empêchait pas de regarder mes cahiers. Ma passion a été un peu favorisée par la poésie. J’étais très fan de la poésie, surtout des textes d’Aimé Césaire quand j’étais au lycée. Je lisais, pratiquement, que des livres de poésie. Et, je m’amusais à en écrire. Un jour, j’ai regardé un documentaire sur Aimé Césaire. Une danseuse y interprétait sa poésie. C’était tellement beau. Cela ne m’a pas laissé indifférente. J’ai compris dès cet instant que c’est ce que je voulais faire.

Quel type de danse pratiquez-vous ?

Je fais de la danse contemporaine. C’est un tout : scénographie, costume, musique, mise en scène, et recherche de mouvement. Une danseuse contemporaine passe au minimum un an ou deux ans, à chercher son sujet dans les journaux, dans les livres, et des mouvements pour pouvoir faire sa création.

Qu’est-ce qui vous inspire dans la danse ?

Généralement, je suis inspirée par l’injustice. J’aime parler de ce qui me fait mal et toucher les gens à travers cela. J’essaye à travers moi-même, d’appeler les gens à voir les choses d’une autre façon. Par exemple : ma première chorégraphie Tchiii, est un message qui parle de la politique, des médias, de la corruption, de la société …. Ensuite ma deuxième création « Solo », porte sur l’Esprit bavard. Dans cette création, j’ai commencé à travailler mon état personnel, avant de parler de l’être humain, face à toutes les différentes façons de voir nos sociétés, nos coutumes, nos religions, nos différences (peaux, couleur etc.). Ce spectacle parle de l’être humain face à toutes ces contraintes.

La prochaine création que je prépare, parlera des personnes qui ont un poids dans la société. Plus particulière des femmes. Par ce qu’elles sont victimes de marginalisation au point jusqu’à ce qu’elles-mêmes se regardent dans un miroir.

Quel message vous transmettez à travers la danse ?

Généralement, ce sont des messages engagés, conscients qui dépendent toujours de l’inspiration. Je dénonce les politiciens vis-à-vis de la population. J’essaie de leur faire comprendre que notre part n’est pas seulement les 10 000FCFA qu’ils distribuent à certains pour aller voter. Mais, qu’ils comprennent que le moment est arrivé de travailler avec la population pour le bien de tous.

Comment la danse peut être un outil pour la bonne gouvernance ?

Conscient du rôle crucial des médias dans la démocratie en Afrique, je les invite à la résistance. Pour rien au monde, ils ne doivent magnifier des politiciens qui roulent le peuple dans la farine. Ce sont des politiciens de ce genre-là qui militent contre nos pays. Et, préparent le terrain pour des guerres civiles. Quand je danse. Je veux juste toucher les gens positivement ou négativement. Je veux que les gens ressentent ce que je suis en train de ressentir en dansant.

La danse nourrit-t-elle, ceux ou celles qui la pratiquent au Mali ?

De façon générale, je ne peux pas dire que l’art nourrit ses acteurs au Mali. Et, cela est plus vrai pour la danse. Dans mon cas, il a fallu que je sois découverte à l’international pour que je puisse vivre de mon art.

Au Mali, on n’accorde pas beaucoup d’importance à l’art, et aux soutiens dont les artistes ont besoin. Alors que d’autres pays ont compris qu’à travers les arts, ils peuvent développer leur tourisme. Le Mali n’a pas encore compris cela, malgré la grande potentialité de ses artistes de talents.

Est-ce que votre choix de devenir danseuse a été accepté par votre famille ?

Au début, mon choix n’a pas été accepté. Ça a été compliqué. J’ai quitté la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines en classe de deuxième année pour aller faire le concours d’entrée au Conservatoire Multimédia Balla Fasséké. Du coup, ma mère a eu un grand choc parce que, j’étais très bien à l’école. Elle ne me parlait presque plus. Quand on n’avait nos examens, je l’appelais, elle ne me disait même pas bonne chance. Et cela me faisait mal. Mais, je me suis dit qu’il faut que je leur prouve que c’est ça que je veux. Et, que c’est dans la danse que je peux évoluer.

Deux à trois ans plus tard, j’ai commencé à voyager. J ’ai eu une autre formation au Sénégal à l’école des Sables pour 3 ans. J’avais postulé et j’ai été retenu parmi les danseurs contemporains d’Afrique. Et, un an après, ma maman m’a appelé pour me dire toute sa fierté. Finalement, j’ai retrouvé mon chemin et mes parents l’ont accepté. Actuellement ce sont eux qui m’encouragent. Mon père m’appelle. Il me prodigue même des conseils en me proposant de faire le sport, du Yoga. Selon lui, mon travail n’est pas facile. « Aujourd’hui, tu es en bonne santé et demain, on ne sait jamais », il me le rappelle très souvent.

Et, le jugement de la société ?

Personnellement, je ne fais pas beaucoup attention à cela. Avant, on nous voyait comme des gens qui perdaient leur temps, comme des chômeurs, et pire, comme des délinquants. Pour bon nombre de nos concitoyens, danser ne peut pas être un métier. Et, du coup pour eux, le danseur n’est rien. Au regard de la religion musulmane, certains nous voient comme des « cheïtanes ». Peut-être qu’il y a d’autres danseurs qui sont affectés par cela. Mais, Dieux merci. Je ne me préoccupe pas de cela depuis toujours. J’ai mon objectif. Et, je me concentre sur ça. Que les gens me regardent comme ils veulent. J’ai la conviction que demain, ils vont me regarder autrement.

La société malienne ne connait pas la danse contemporaine. Quand on te demande si tu es artiste, on te pose la question à savoir tu as combien d’albums ? Par ce que pour eux les artistes ce sont seulement les musiciens. Dans ce cas tu es obligé de les expliquer que tu es danseuse ou danseur. Malgré tout cela, on te demande encore tu danse derrière quel artiste ? Cela est souvent choquant. Mais, je les réponds calmement qu’on ne danse pas derrière des artistes. Mais, ce sont les artistes chanteurs qui chantent derrière nous lors de nos spectacles.

Vu que la société malienne ne connait pas encore la danse contemporaine, qu’est-ce que vous comptez faire ?

On est en train de se battre pour que cela soit vulgarisé à travers le Mali. Actuellement, il y a tellement de projets de danseurs contemporains. Ils font des performances partout dans les rues, dans les marchés, dans les festivals, des formations avec les sourds muets, avec les enfants de la rues, etc. Du coup, j’ai beaucoup d’espoir pour la danse contemporaine au Mali.

Avez-vous un projet ?

J’ai un grand projet : c’est la création d’un centre. Je viens d’ouvrir un centre de danse, de répétition et d’accueil de résidence « B-Z ART move ». Pour pouvoir accueillir des artistes et organiser des formations dans lequel moi-même je peux apprendre et me former. Ensuite, je compte me développer dans la création chorégraphique.

L’un de vos combats est d’aider les enfants de la rue. Que comptez-vous faire avec eux ?

Dans les années à venir, je compte avoir ma propre compagnie de danse contemporaine avec les enfants de la rue, pour qu’ils puissent être des professionnels de demain. Et, je compte aussi évoluer dans la musique surtout qui a été depuis longtemps une grande passion que j’ai dû mettre entre parenthèses pour aller étudier la danse. J’ai commencé la musique avant la danse. J’ai même été lauréate de Maxi vacance.

Quel est votre dernier mot ?

J’invite le Ministère des femmes à plonger sa loupe dans le secteur des arts, en ce qui concerne les femmes artistes, parce que très peu de femmes ont osé s’incruster parmi les hommes pour la bataille d’égalité.

Le développent d’un pays, d’une nation c’est à travers sa culture. Et, si on ne valorise pas notre culture, il n’y a pas quelqu’un qui va le faire à notre place.

Bintou COULIBALY

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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