VBG et insécurité : Comment mettre fin à l’impunité ?

dimanche 31 mai 2020

À cause de la crise sécuritaire qui secoue notre pays, les violences faites aux jeunes filles et aux femmes (VBG) ont atteint une proportion inquiétante, au grand désarroi des victimes et des défenseurs des droits humains. La persistance du phénomène est due à une impunité qui ne dit pas son nom. Un état de fait contre lequel s’insurgent certaines organisations féminines.

« Je suis originaire du centre du Mali. Mon mari a été enlevé par un groupe armé. Cinq jours après, moi aussi j’ai été enlevée par le même groupe armé, avec mon bébé de 8 mois. Séquestrée avec une dizaine de femmes, les yeux bandés dans une grotte pendant 5 jours, j’ai été victime de viols collectifs répétés ». C’est en ces termes que M.D, une victime, a entamé son témoignage.

Depuis le déclenchement de la crise sécuritaire qui a ébranlé la partie septentrionale du Mali avant de faire son entrée dans le centre, ce qui est arrivé à M.D est en passe de devenir le lot quotidien de nombreuses femmes et jeunes filles. Ce moment cauchemardesque est un triste souvenir pour notre interlocutrice, qui poursuit son témoignage : « dans la nuit du sixième jour, j’ai pu m’échapper avec mon enfant. Grâce à un citoyen de bonne volonté, un habitant du village, j’ai regagné ma belle-famille. De peur de représailles, mes parents m’ont envoyée à Mopti ».

Malheureusement, durant la période de séquestration, M.D a contracté une grossesse. Étant enceinte et sans ressources à Mopti, en plus d’être la mère d’un bébé de 8 mois, M.D connaîtra un calvaire indescriptible. « Mon arrivée à Mopti fut une joie de courte durée. Sans moyens financiers, je me suis vite rendue compte que j’allais y vivre les pires moments de ma vie » se souvient-elle aujourd’hui avec beaucoup d’amertume.

Mais, trois jours après son accouchement, elle dit avoir ressenti une lueur d’espoir. « J’ai été accueillie par l’Association pour le progrès et la défense des droits des femmes (APDF), branche de Mopti. Les responsables de la structure m’ont référée à leur Centre d’accueil et d’hébergement de Bamako. Là, avec mes deux enfants, nous avons bénéficié d’une prise en charge psychosociale et médicale ». Aujourd’hui, elle se remet petit à petit du traumatisme.

Pour combattre l’impunité, des organisations de défense des droits de l’Homme comme l’AMDH, WILDAF, l’APDF, le Centre Social Djiguiya et One Stop Center œuvrent sans relâche pour l’accès des femmes victimes de violences à la justice.

« Nos portes restent ouvertes. Une permanence est assurée tous les jours et nous continuons à recevoir les victimes de VBG », déclare Mme Bouaré Bintou Founè Samaké, Présidente de WILDAF. Parmi les initiatives prises pour faire face à cette impunité figure en bonne place l’écoute, qui consiste à donner l’opportunité à la victime d’être entendue attentivement et de pouvoir s’exprimer. Cette étape est suivie d’une orientation basée sur l’analyse du problème. Il y a aussi la médiation ou la poursuite judiciaire, selon la volonté de la victime. En cas de poursuite judiciaire, elle est orientée vers un avocat, avec un suivi régulier de l’évolution du dossier. « Nous lui donnons la possibilité de se déplacer, en prenant en charge les frais de transport pour se rendre dans la juridiction compétente. Pour les femmes qui ont besoin d’hébergement, nous les orientons vers des organisations partenaires comme l’APDF. Il faut noter que c’est temporaire. Il s’agit de donner le temps à la personne de s’organiser », précise-t-elle.

WILDAF offre des services de prise en charge psychologique aux femmes victimes de violences. « Quand on oriente une personne vers un psychologue, cela ne veut pas dire qu’elle est folle, comme le pensent certains. Le rôle du psychologue est d’échanger avec la personne pour diagnostiquer les difficultés morales dont elle souffre en vue d’y apporter une réponse ».

Pour plus d’aide, selon Mme Bouaré, certaines victimes sont orientées vers des centres spécialisés comme One Stop Center, qui offrent un paquet de services (prise en charge sanitaire, psychologique, juridique, etc.). Le plus souvent, ce sont des victimes de viols, qui ont urgemment besoin d’aide dans les 72 premières heures. Mais WILDAF se trouve souvent confrontée à une crise budgétaire. « Actuellement, nous sommes en manque de fonds. Nous n’avons plus les moyens d’accompagner les femmes qui ont besoin d’assistance devant les juridictions ».

L’ONG s’est toujours battue auprès du Haut Conseil Islamique pour que le mariage religieux puisse être reconnu comme un mariage légal, avec une procédure qu’il faut suivre. Mais, le mariage religieux une fois célébré, la copie de l’acte n’est souvent pas transmise à qui de droit pour légalisation. En cette période de Covid-19, celles qui ne sont pas mariées légalement peuvent être purement et simplement chassées par leurs maris, répudiées, et perdre la garde de leurs enfants.

En dépit des difficultés, selon sa présidente WILDAF a enregistré des avancées notoires, dans la mesure où la structure a assisté de nombreuses victimes et continue à en satisfaire bien d’autres. Pour elle, c’est énorme, car aujourd’hui on peut plus parler sans tabou.

« L’insécurité contribue à l’aggravation des violences faites aux femmes »

« L’insécurité contribue à l’aggravation des violences faites aux femmes, qui deviennent de plus en plus vulnérables. Il existe de plus en plus de femmes victimes de viols et d’autres formes de violences sous l’effet des armes. Certaines sont poignardées, d’autres tuées. À ces situations déplorables s’ajoute la perte de revenus ». Chaque jour, WILDAF enregistre de 3 à 8 femmes victimes de violences, ce qui atteste l’immensité des défis à relever.

« L’État ne nous apporte aucune aide, surtout en cette période cruciale, marquée par la propagation de la maladie à coronavirus. Il faut que les autorités affichent une volonté politique réelle de lutter contre les violences basées sur le genre. Il faut que l’État et les autorités religieuses conjuguent leurs efforts pour en faire une vraie cause », plaide Mme Bouaré Bintou Founé Samaké, avant de demander à ses sœurs de rompre le silence en servant de sentinelles pour elles-mêmes, pour leurs familles, pour la communauté et pour tout le Mali.

Du côté de l’Association des femmes battues (AFB), le Coordinateur Salif Zonou dit qu’elle offre quatre services, dont la prise en charge juridique et judiciaire des femmes victimes de violences sexuelles et sexistes. Cette prise en charge s’effectue en accompagnant les victimes dans les commissariats, dans les brigades spécialisées et devant les tribunaux, en leur procurant, avec leur consentement, des avocats.

Dans son volet santé, l’AFB prend en charge toutes les victimes de violences physiques et le volet AGR (Activités génératrices de revenus) les aides à mener des activités pour subvenir à leurs besoins au quotidien. Une prise en charge alimentaire est offerte aux démunies.

Le Coordinateur de l’AFB déplore que certaines femmes victimes de violences ne soient pas prêtes à porter plainte contre leurs conjoints. Sa structure reçoit annuellement de 100 à 200 femmes. « Notre priorité est de prendre en charge toutes les victimes de violence, de renforcer les capacités des femmes en matière juridique et judiciaire, de les sensibiliser à travers des formations sur les violences basées sur le genre, mais nos moyens financiers sont limités ».

One Stop Center, un centre de prise en charge qui apporte assistance médicale, psychosociale, sécuritaire et juridique, est logé au Centre de santé de Référence de la Commune V de Bamako. Il a été mis en place par le gouvernement avec l’appui du Système des Nations-Unies. La structure est composée d’agents de l’État évoluant dans différentes corporations. Selon la conseillère juridique de la structure, Yaye Diouf, les formes de violences les plus fréquentes en cette période de confinement sont les Coups et blessures volontaires (CBV). En avril dernier, 10 cas ont été enregistrés.

Mme Diouf déplore le retrait de certaines plaintes déposées à la police par quelques plaignantes elles-mêmes, après l’intervention de la famille. « Si on essaye de le gérer de manière familiale, le problème ne se résoudra pas. L’ambition de One Stop Center est de lutter contre les violences sous toutes les formes, pour espérer des résultats concrets au plan national. Mais il faut que les autorités judiciaires se rapprochent de la population pour briser le mythe coercitif et renforcer le Code pénal par l’adoption d’une loi contre les VBG.

Assitan Traoré, Commissaire principal de police et non moins Directrice du Centre Social Djiguiya One Stop Center, prône elle aussi l’adoption de cette loi pour punir avec la dernière rigueur les violences. Il s’agit de faire de la lutte contre les VBG une priorité, avec la création d’un cadre de coordination entre la police et les autres parties prenantes et l’intensification des campagnes de sensibilisation et d’information sur les VBG.

Courant 2019, le Centre Djiguiya One Stop Center a enregistré 77 cas de VBG. Les difficultés auxquelles la structure fait face sont notamment le manque de financement pour la prise en charge des victimes de violences, un manque de coordination entre les acteurs et la faible implication des leaders. Malgré cela, certaines avancées significatives ont été enregistrées, comme l’adoption du Programme national de lutte contre les VBG, le rapprochement ente la police et la population et la réinsertion réussie de certaines victimes de VBG.

Bintou COULIBALY

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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