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ROKYA TRAORE : « Chaque artiste malien…est un interlocuteur de l’Etat malien… »

samedi 7 novembre 2020

« Chaque artiste malien dans son activité est un interlocuteur de l’Etat malien dans le cadre de la prise en compte de la culture comme secteur économique. Nous ne pouvons être réduits, auprès des autorités, à quelques associations auxquelles la portée même de nos activités dans leurs globalités échappe ». C’est en substance la prise de position qu’a fait l’artiste Rokya Traoré dans un texte largement diffusé sur les réseaux sociaux. Lisez !

Nous devons veiller, nous acteurs dans le secteur culturel et artistique, au Mali et en Afrique, à ne pas construire nous même un environnement professionnel agressif et inhumain s’appuyant sur l’exploitation des artistes et artisans les plus vulnérables, qui sont très nombreux encore dans nos pays.

Oui, les extraordinaires artistes et artisans qui ne savent pas "se vendre", aller voir des politiques, monter des dossiers de demandes de subventions, fabriquer des concepts, sont les plus nombreux au Mali !

Il est une très bonne démarche que l’État malien s’organise en tenant compte d’associations représentant parties des acteurs culturels maliens, mais il est du devoir de l’État de mettre en place un système qui lui permette d’agir pour tous, pour le bien du secteur culturel et artistique entier, et non celui d’une poignée de gens, d’associations, d’organisations estimant représenter les artistes du Mali et être pour la défense de la culture malienne.

Le secteur artistique et culturel malien est d’une ampleur et d’une complexité très importantes, il serait vraiment injuste de minimiser celles-ci en limitant l’immensité de la culture au Mali aux ambitions de quelques personnes.

Y a-t-il une association d’artistes au Mali qui aurait obtenu qu’il existe une loi imposant des contrats et un cachet minimal pour les artistes musiciens, comédiens, danseurs ?

Y a-t-il une association d’artistes au Mali qui aurait obtenu que soit aménagé par un artiste/architecte, designer malien ne serait-ce qu’une pièce dans chaque ministère, tous lieux de l’état accueillant des étrangers à qui nous pourrions exposer notre notion élevée de l’art et de la culture, notre conscience de nos richesses en la matière ?

Y a -t-il une association d’artistes au Mali qui aurait obtenu la mise en place d’un quota obligatoire (si cela existe, alors son application) de présence/diffusion des films produits par des réalisateurs maliens sur la chaine de télévision nationale du Mali ?

Y aurait-il une association d’artistes au Mali qui aurait obtenu que les artistes en arts plastiques et les artisans soient accompagnés, soutenus dans leur souffrance depuis le début de la crise au Mali, donc depuis dix ans que nous sommes « fichés » Zone-rouge ?

Quelles associations d’artistes au Mali se battent pour souligner de manière visible et audible à l’État malien l’urgence de mettre en place une classification et une préservation des œuvres dans différents domaines artistiques ?

Quelle association d’artistes au Mali explique à l’état que les artistes instrumentistes, joueurs de ngoni, de balafon, de taama, de kora, de guitare à la façon classique malienne… ne travaillent plus qu’au gré des fêtes de mariages et baptêmes devenues rares ?

La musique live (musique jouée en temps réel par des instrumentistes) même dans les fêtes populaires disparaît laissant sans travail et donc sans revenus les instrumentistes et ceux qui fabriquent les instruments traditionnels. Si nous continuons ainsi ces instruments, ainsi qu’un ensemble de métiers qui y sont liés vont disparaître très naturellement.

Quelle association d’artistes au Mali explique à l’État malien qu’un artiste n’est pas forcément un « niamakala » de nos jours, que le secteur culturel et artistique a évolué, qu’il conviendrait de voir en ce secteur les rôles, au moins et à priori, des ministères de l’économie, de l’emploi, de la communication, des affaires sociales, de l’environnement ?

Lorsque des aides ont été attribuées pour soutenir les artistes au début de la crise COVID 19, la majorité des artistes se sont plaints de n’avoir jamais rien reçu, de nombreux artistes ont expliqué qu’il fallait payer 10 000 Francs CFA pour avoir droit à recevoir un sac de riz…

Quelle association d’artistes, ou quels ministères a jugé nécessaire de mener une enquête sur l’utilisation, la méthode de distribution des aides COVID 19 dans le secteur culturel ?

Toutes ces lacunes sont les raisons pour lesquelles un nombre important d’artistes dans le Mali s’inquiète aujourd’hui d’apprendre qu’il sont représentés par des associations qui ont, certes, absolument le droit d’exister et de mener leurs batailles selon leurs convictions, mais le ministère de la culture au Mali , l’État malien ne peut avoir comme interlocuteurs quelques associations et leurs leaders pour l’ensemble du vaste secteur culturel et artistique du Mali.

Les arts et la culture au Mali, en Afrique sont d’une richesse inestimable. Nous sommes nombreux à ne pas désespérer en Afrique et au Mali quant à la possibilité que nos dirigeants nous voient un jour, nous artistes, intellectuels et artisans, d’Afrique comme des alliés et éléments indispensables dans la construction du continent. Nous ne désespérons pas que nos présidents, ministres, dirigeants nous montrent respect et estime à travers leurs décisions, à travers leurs manières de communiquer par rapport à leurs stratégies de développement de nos pays. Nous croyons en un avenir brillant pour nos pays et le continent, c’est pour cela que nous sommes nombreux à avoir fait le choix de nous installer dans nos pays d’Afrique malgré la plus grande facilité de nos vies et carrières dans des pays « développés » d’Europe et du monde.

En réponse aux questions diverses qui m’ont été posées ces dernières semaines par des artistes par rapport à leur compréhension de la posture que prennent des associations d’artistes et/ou de promoteurs culturels en ce moment, voici mon avis :

* Les artistes sont libres d’intégrer une association ou pas.
* Il ne peut être exigé aux artistes d’avoir la carte de membre d’une association ou d’une organisation pour avoir droit à des services de l’État.
* En ma connaissance, le ministère de la culture au Mali n’a jamais exigé que les artistes maliens soient organisés en associations pour être pris en compte par l’État malien comme parties des acteurs dans le secteur culturel et artistique.
* Vous, jeunes artistes, avez le droit de vous réunir en d’autres associations, si vous en sentez le besoin afin de vous informer de vos droits et les réclamer aux producteurs de spectacles et autres promoteurs et à l’état malien. Il vous appartient de savoir vos besoins et les expliquer.

Dans les conditions de tradition des rapports niamakala-nobles ; ainés à respecter – cadets soumis ; hommes qui décident et femmes qui suivent ; les producteurs et promoteurs sont nos pères, nos frères, nos maris, nous les respectons, nous les aimons, ils nous aiment et la vie est magnifique… Mais, pour que s’établisse une industrie culturelle, l’aspect pécuniaire et rentabilité de nos métiers est au centre des intérêts. À partir de là, il faut arrêter de nous faire croire que, par exemple dans le secteur du spectacle vivant, un producteur qui organise un spectacle va défendre les droits de l’artiste sans lequel il n’y a pas de spectacle et qui est mal payé dans la majorité des cas. Si les artistes ne se mobilisent pas pour réclamer de meilleures conditions de production, ce ne sont pas les producteurs de spectacle qui vont améliorer les conditions pour les artistes en réduisant leur bénéfices pour augmenter les cachets d’artistes, mettre en place des loges d’artiste convenables, donner à manger aux artistes les soirs de concerts…

Rokia Traoré
ARTISTE MALIENNE

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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