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Esclavage par ascendance au Mali : La dénonciation du silence complice des autorités

mercredi 30 juin 2021

Octobre 2019, 33 familles de 1222 personnes dont 654 femmes/filles, ont fui les sévices de l’esclavage dans la commune de Kaarta, pour trouver refuge à Souransan, une commune située dans le cercle de Kita. Et, comme depuis cette date rien de concret n’a été entrepris pour endiguer ce phénomène dans la commune de Kaarta, aujourd’hui, la population déplacée à Souransan est estimée à plus 1484 personnes, dont 768 femmes.

Malheureusement, tout porte à croire aujourd’hui, que le phénomène de la pratique de l’esclavage au Mali, va au delà des limites du cercle de Kita. « Depuis 2018, dans certaines parties de la région de Kayes, nous assistons avec beaucoup d’impuissance, à l’humiliation par bastonnade de citoyens maliens qui se sont élevés contre leur condition ‘’d’esclaves’’ par ascendance. Pire, certains d’entre eux sont trainés devant la justice suite à de fausses allégations ». Cette déclaration a été faite par Aïchatou Wallet Altanata, Vice-présidente de TEMEDT (Association pour la Consolidation de la Paix, le Développement, la Promotion et la Protection des Droits Humains), le 1er Juin 2021, à l’Hôtel Mandé, lors de l’Atelier de formation des journalistes maliens sur le travail forcé et recrutement équitable.

Selon elle, pendant de longues années de nombreux maliens ont toujours pensé que l’esclavage par ascendance n’existait que dans les régions au nord du pays. Mais, en 2018, le réveil a été brutal avec la résurgence du phénomène de l’esclavage par ascendance dans plusieurs cercles de la région de Kayes. « Depuis, il ne se passe plus de jours que des drames consécutifs à cette pratique ne s’invitent sur la place publique », a-t-elle déclaré.

M.C a 60 ans. Originaire de la Commune de Kaarta et réfugiée à Souransan. Elle nous a fait un témoignage des plus pathétiques, mais surtout révoltant. « Comment voulez-vous que je puisse continuer à vivre dans ma communauté d’origine. J’y ai été humiliée. A 60 ans révolus, j’ai été violée pendant 5 jours par 5 jeunes garçons qui se disent être mes maîtres, sans que personne ne lève le petit doigt », a-t-elle déclaré.

Selon Oumou Bolly Diallo, Présidente de l’association pour la promotion juridico-économique de la femme et de l’enfant (PROMODEF), ce qui est arrivé à cette bonne dame de 60 ans dans la commune du Kaarta, n’est pas un cas isolé. « Dans plusieurs contrées de la région de Kayes, ceux qui se disent maîtres d’esclavages, disposent de leurs biens, de leurs enfants ainsi que de leurs femmes » a-t-elle déclaré. Avant d’ajouter qu’« un esclave doit quitter son foyer dès qu’il voit les chaussures d’un noble à sa porte. Signe ou convention ? L’esclave comprend immédiatement que son épouse est entrain d’offrir ce qu’elle a de plus cher au propriétaire des chaussures. Alors, il se doit de déguerpir de sa résidence pendant ce moment », a-t-elle déclaré avec beaucoup de regret.

Et, face à ce phénomène qui commence à fortement entamer la cohésion sociale dans une grande partie du pays, notamment dans les villages de la région de Kayes, Oumou Boly Diallo est sans voix. Elle n’arrive pas à s’expliquer la résurgence de la pratique de l’esclavage par ascendance au Mali en ce 21ème siècle. « Le Mali est partie prenante à plusieurs accords au niveau international, régional et sous régional, qui garantissent les droits Humains et spécifiquement les droits et libertés des femmes et des filles, y compris les accords internationaux condamnant l’esclavage », a-t-elle rappelé.

Quand l’esclavage par ascendance provoque un déplacement de populations

Tout compte fait, la présidente de PROMODEF, reste convaincue que l’Etat doit s’assumer face à une telle situation. « L’Etat du Mali doit tout mettre en œuvre pour que les victimes recouvrent leurs droits, mais surtout pour mettre fin aux exactions », a-t-elle indiqué. Avant d’ajouter que tout doit être mis en œuvre par l’état pour faire en sorte que des Maliens cessent de traiter d’autres citoyens maliens d’esclaves. « Les femmes vivent cette situation d’esclavage de façon pénible à plusieurs égard, en tant que femme et en tant que maman », a-t-elle déploré. Et, pour la paix et la quiétude, elle a suggéré que l’Etat prenne rapidement le taureau par les cornes.

En ne faisant rien pour soulager les victimes de l’esclavage par ascendance, l’Etat malien admet de facto qu’il y a deux catégories de citoyens maliens : Les esclaves et leur maîtres. Or, en droit, notamment la constitution malienne prône l’égalité entre tous les citoyens. En tout cas, telle est la conviction de Balla Fofana de Sakola, victime d’esclavage par ascendance dans la région de Kayes.

Persécuté par ceux qui se disent être ses maîtres, Balla Fofana a préféré fuir son village pour venir s’installer à Mambri. Selon lui, la situation est pire là d’où il vient. Il a même dit que les mots lui manquaient pour décrire la pratique qui choque tout entendement. « Chez nous quand tu es esclave, on te prive de tout », a-t-il dénoncé. Avant de soutenir que des hommes et des femmes sont enlevés par leurs soit disant maîtres, pour les obliger à vivre en concubinage et les enfants issus de cette union deviennent de facto leurs esclaves.

Et, comme les 33 villages de Sakola pratiquent tous l’esclavage par ascendance, Balla Fofana a fait l’option de se déplacer à Mambri. « Chez nous si tu as un problème, tu n’as nulle part où aller pour te réfugier. Chacun à son problème et tu n’auras personne pour t’aider », a-t-il regretté. Dans sa détresse, Balla Fofana a trouvé un responsable de ses malheurs : l’état malien. Selon lui, tout ce qui arrivent aux personnes victimes de la pratique de l’esclavage par ascendance, c’est de la faute des autorités maliennes. « Elles n’ont pas joué leur rôle. Nous sommes des citoyens maliens qui payons nos impôts, mais lorsque le problème s’est posé, nous avons entrepris des démarches afin que l’état vol à notre secours. Mais, ce fut peine perdue. Personne n’a bougé le petit doigt pour nous aider. Et, nous sommes à la merci de nos maîtres », a-t-il accusé.

Du côté de la Commission nationale des droits de l’Homme, Aguibou Bouaré, président de la CNDH, a estimé qu’il faut sensibiliser, attirer l’attention des uns et des autres sur les textes qui interdisent l’esclavage. Selon lui, il faut que l’Etat joue son rôle de protecteur de toutes les personnes et de leurs biens sur le territoire Malien. A titre d’exemple, il a suggéré que la justice doit jouer son rôle en cas d’infraction à la loi.

« Nous avons hébergé des gens qui ont été victimes d’esclavage. En janvier 2019, on a reçu une famille de 66 membres. De cette date à maintenant, le phénomène ne fait que prendre de l’ampleur. Il y a 1620 déplacées dont 839 femmes dans le village de Mambri. Ces familles qui sont victimes d’esclavage accompagné de violence physique, ont fui le traitement inhumain de la part de leurs soi-disant maîtres. L’Etat n’a pratiquement rien fait, c’est ce qui a compliqué la situation. Si on n’avait sanctionné les soi-disant maîtres, certains répondraient de leurs actes », a indiqué Moisiry Coulibaly, maire de la commune de Souransan.

Du côté du RECOTRADE, Ben Chérif Diabaté a estimé que dans la gestion de la problématique de l’esclavage, chacun a un rôle à jouer, notamment, les de chefs de village, les religieux, les autorités coutumières et traditionnelles. Cela nécessite, selon lui, une concertation organisée avec la participation et l’implication active de tous. Il a estimé que certaines personnes sont mieux placées pour parler de certaines choses en ce qui concerne l’esclavage. « Certains esclaves sont en harmonie avec leurs maîtres, d’autres sont traités avec violence. On doit murement réfléchir sur ce problème, chercher à comprendre et à connaître les causes et les personnes concernées, car la réalité des localités n’est pas la même », a-t-il proposé.

« Le défi majeur de TEMEDT est de briser le silence sur l’esclavage et contribuer ainsi à décomplexer la société malienne sur ces pratiques dignes d’une autre époque », a indiqué Aïchatou Wallet Altanata, Vice-présidente de TEMEDT.

Malheureusement, selon elle, il semblerait que du côté des officiels maliens, l’approche est tout autre. « Il a toujours été question de sauvegarder une certaine image de notre pays vis-à-vis de l’extérieur, ou d’éviter de déranger les ordres déjà établis pour préserver la stabilité à peu de frais », a-t-elle regretté.

Mais, qu’à cela ne tienne. Elle a été formelle. « Nous disons que ceci n’est pas la solution ; il faut plutôt faire face à la réalité, car tout problème non réglé deviendra un jour une tragédie », a-t-elle déclaré.

Bintou Coulibaly

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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