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ESCLAVAGE AU MALI : Entre violences assassines et coutumes fortement ancrées

mercredi 7 septembre 2022

La pratique de l’esclave par ascendance n’est aucunement un usage ou une coutume. C’est une pratique ignoble qui porte atteinte à la dignité humaine et elle peut constituer une violation des droits de l’Homme. Cette déclaration a été faite par Aguibou Bouaré, président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme. Lors d’une rencontre d’échange avec les Hommes de médias organisée par la fondation Tuwindi.

Le meurtre ignoble et tragique de Diogou Sidibé rappelle à tous une des faces les plus sombres de notre société. Son seul crime : c’est refusé d’être assujettie à l’esclavage et de vouloir aspirer à vivre de manière digne et libre.

Malheureusement, d’autres crimes ayant le même mobile crapuleux ont été commis sur fond de silence assourdissant des autorités. Une charte de cohabitation avait été élaborée en août dernier à l’issue d’un forum d’entente sociale afin de jeter les bases d’une abolition pure et simple de la pratique d’esclavage. Force est de reconnaitre que cela demeure insuffisant. c’est pourquoi, compte tenu du rôle important que jouent les Hommes de médias dans la lutte contre l’esclavage par ascendance, la fondation Tuwindi a initié un cadre d’échange dénommé « espace Yetaw » entre Aguibou Bouaré, Président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) et les Hommes de média.

A noter que, si le système de hiérarchisation sociale en fonction des castes est une réalité très largement connue des Maliens, l’esclavage par ascendance, lui, était assez ignoré jusqu’à récemment. Les Maliens découvrent, épouvantés, l’horreur de l’esclavage par ascendance et ses conséquences néfastes sur des centaines de leurs compatriotes. Un avant-projet de loi criminalisant la pratique avait été élaboré en 2016. Son élaboration avait suscité de l’espoir chez les victimes et les défenseurs des droits humains. Le vœu ardent de tous est que la volonté politique affichée pour lutter implacablement contre le phénomène se concrétise en loi, et mieux encore, qu’elle s’applique dans toute sa vigueur. Et ce, le plus tôt possible.

Selon Aguibou Bouaré, dans beaucoup de partie au Mali, l’esclavage par ascendance existe. Kayes est la région du Mali où cette pratique fait parler d’elle avec beaucoup de fracas. Dans cette localité, explique-t-il « nous constatons des manifestations très violentes, aboutissants parfois à des atteintes à tous les droits fondamentaux de la personne humaine et caractéristique de cette pratique de l’esclave par ascendance ».

Lors de cet échange, le président de la CNDH a rappelé le cas de la femme qui a été assassinée récemment dans la région de Kayes, suite à sa contestation de son statut d’esclave. Elle était militante d’une association de lutte contre l’esclave par ascendance. Elle comme bien d’autres malheureusement ont connus des sacrifices ultimes dans la lutte contre l’esclavage par ascendance.

Ce type d’esclavage, explique Aguibou Bouaré, a une ou plusieurs origines, cela peut remonter aux ancêtres de ces populations. Qu’il peut aussi résulter de l’hospitalité, de l’exode rural, c’est à dire les personnes qui quittent dans leur localité pour aller dans des zones où on pratique l’esclavage. Il y a aussi, la ligne maternelle, lorsqu’une femme esclave donne naissance à un enfant, il devient esclave et lorsque vous êtes élevés par une famille esclave on vous considère comme esclave. Pire, ces personnes sont considérées comme des sous Hommes et les femmes esclaves sont à la merci des hommes supposés nobles.

Aguibou Bouaré a rappelé que dans les années 1995-1996, il y a eu une prise de conscience de la part des soi-disant esclaves. La CNDH a été impliquée dans cette lutte à partir de 2018, cela quand ils ont été sollicités par ces personnes car l’État n’est pas venue à leur secours. Nous avons fait appel à nos autorités pour qu’elles trouvent un centre de refuges pour ces personnes.

Parlant d’autres scènes en lien avec cette pratique, il dira qu’en septembre 2020, il y’a eu 4 personnes qui ont été assassinées et ont été jetées dans une mare comme des animaux. Le drame, c’est que certains crois que l’esclavage c’est un droit, qu’ils ont l’obligation de tenir le flambeau de leurs ancêtres. Leur compréhension de l’esclave va même au-delà de sa définition. Car, il y’a certains qui n’hésitent pas à qualifier l’esclave d’animal, de chiens. Et ils lient le geste à la parole.

Pour le président de la CNDH, l’esclavage se situe dans trois aspects. Il a d’abord pensé que le taux élevé d’analphabétisme encourage le fléau. Selon lui, pour comprendre que l’esclavage est révolu à jamais et qu’on ne peut plus permettre qu’on fasse de l’esclavage au Mali et nulle part ailleurs, il faut comprendre la marche du monde. Ensuite, il a ciblé les pesanteurs socio-culturelles. Selon lui, ils y’a certaines coutumes qui prétendent que toutes personnes qui s’opposent à ses pratiques s’exposent à la sanction corrective. Et, enfin le troisième aspect selon lui, c’est une sorte d’impunité entretenue par l’État, car pendant longtemps les victimes d’esclavage par ascendance n’ont pas reçu de protection auprès de l’État. « Ce qui encourage l’esclavage, c’est que beaucoup de ces gens immigrent à l’extérieur, donc ils ont une forte diaspora. Ils transfèrent de l’argent pour pouvoir entretenir et perpétuer la pratique de l’esclavage, dans ce cas ils sont prêts à corrompre pour protéger leurs parents qui sont poursuivis », a-t-il regretté. Mais depuis l’implication, selon lui, ils ont commencé à sentir que l’État sort du déni. Et qu’il y a lieu de prendre des mesures pour réprimer. L’une de leur objectif, est adoption d’une loi qui va criminaliser la pratique de l’esclave par ascendance.
« Si on arrive à faire adopter cet avant-projet de texte, il y aura une grande avancée assez significative », a-t-il déclaré. Avant de souligner qu’il y existe aussi des dispositifs juridiques pour interdire l’esclavage, comme la charte africaine des droits de l’Homme, la déclaration universelle de droits de l’Homme, etc.

« La pratique de l’esclave par ascendance n’est aucunement un usage ou une coutume. C’est une pratique ignoble qui porte atteinte à la dignité humaine et il constitue une violation des droits de l’Homme. L’État doit prendre le problème à bras le corps, et prendre toutes ses responsabilités pour réprimer tout acte d’esclavage par ascendance », a-t-il conclu.

Bintou COULIBALY

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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