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De Tombouctou à la Jamaïque : les voyages d’Abū Bakr al-Ṣiddīq

mercredi 19 septembre 2018

Questions à Madina Thiam, doctorante à UCLA (États-Unis) et co-rédactrice en chef de la revue Ufahamu. Elle prépare une thèse sur la circulation des personnes et des idées au Mali actuel à l’époque moderne, intitulée « De la Mecque à la Jamaïque : itinéraires et imaginaires Sahéliens (1790-1970) ».

Qui est Abū Bakr al-Ṣiddīq ?

Abū Bakr al-Ṣiddīq est un homme dont nous connaissons le parcours grâce à un document autobiographique datant de 1834. Il est né à Tombouctou vers 1790, et fut élevé à Djenné. Sa mère, Naghódi, était haoussa, originaire du sultanat du Borno dans le Sahel central. Son père, Kara Mūsā, était un riche marchand tombouctien, qui faisait le commerce des chevaux, de la soie, et de l’or, ayant bâti sa fortune grâce au labeur des nombreux esclaves qu’il possédait. Kara Mūsā était également un tafsīr, un spécialiste de l’exégèse coranique. À la suite du décès de son père, Abū Bakr al-Ṣiddīq, alors adolescent, s’installe à Bouna, une ville située au nord-est de la Côte d’Ivoire actuelle. Il décrit Bouna comme le point de rencontre “de nombreux érudits d’origines variées, ayant tous quitté leurs propres pays pour venir s’y installer.” C’est au sein de cet environnement cosmopolite qu’Abū Bakr al-Ṣiddīq poursuit ses études. Alors qu’il s’apprête à effectuer le pèlerinage à la Mecque, un conflit éclate entre Bouna et Bondoukou, une ville voisine. Lorsque les troupes de Bondoukou envahissent Bouna, al-Ṣiddīq est capturé et emmené à Bondoukou, Kumasi, et enfin Lago, une petite ville portuaire près de Cape Coast. Là, il est vendu à des négriers britanniques qui l’emmènent en Jamaïque. On est en 1805 : Abū Bakr al-Ṣiddīq a environ 15 ans.

Que nous révèlent ses voyages et écrits sur le Sahel ouest africain des 18e et 19e siècles ?

D’abord, son récit souligne le dynamisme du monde sahélien des 18e et 19e siècles. À la lecture de son témoignage, on est frappé par la grande mobilité qui semble être la norme au sein de son environnement familial et social. Son père voyage depuis Tombouctou, au Mali actuel, jusqu’au Borno, au Nigeria actuel, où il établit des relations commerciales et personnelles. Il finit par y épouser celle qui deviendra la mère d’Abū Bakr al-Ṣiddīq, et le couple s’installe à Tombouctou. Les oncles et tantes d’Abū Bakr al-Ṣiddīq sont éparpillés à travers l’Afrique de l’Ouest. Un certain nombre d’entre eux sont notamment établis à Kong, un État dioula situé à cheval entre la Côte d’Ivoire et le Burkina-Faso actuels. De fait, il existe depuis des siècles une grande interconnectivité entre les villes sahéliennes, que l’on observe encore aujourd’hui malgré l’imposition de frontières héritées de la période coloniale. Celle interconnectivité s’explique par des caractéristiques communes : Tombouctou, Djenné, Bouna, Bondoukou, Kong, ou le Borno sont à l’époque d’importants carrefours commerciaux et intellectuels musulmans, où se mélangent des populations diverses (Mandingues, Soninke, Songhaïs, Peuls, Haoussas, Maures, etc.), dont les apports linguistiques et culturels forgent un environnement cosmopolite, et favorisent les mobilités des populations. Certains réseaux s’étendent jusqu’au Sahel de l’Est et à la Mer Rouge, notamment grâce aux routes du pèlerinage, qui mènent à la Mecque via Tripoli, le Caire, ou Khartoum.

Par ailleurs, les parcours tels que celui d’Abū Bakr al-Ṣiddīq invitent à repenser la place du Sahel ouest Africain, véritable carrefour liant les mondes atlantiques et islamiques, dans l’histoire globale. Abū Bakr al-Ṣiddīq sera retenu en captivité en Jamaïque pendant près de 30 ans. L’île est alors la colonie la plus rentable de l’empire britannique, car elle génère des profits colossaux grâce à la production de sucre et de coton, issue du labeur forcé des populations noires et créoles qui y sont nées, ou y ont été emmenées depuis l’Afrique. L’autobiographie d’Abū Bakr al-Ṣiddīq, tombouctien musulman du 19e siècle, est donc le fruit de la rencontre de deux univers que l’on associe peu souvent : les centres intellectuels et commerciaux sahéliens, et les plantations coloniales caribéennes. Lors de sa captivité, qui prit fin en 1834, Abū Bakr al-Ṣiddīq fut acheté par un commerçant qui l’employa comme vendeur dans l’une de ses boutiques. Selon le témoignage d’un contemporain, Abū Bakr al-Ṣiddīq y tenait les comptes en anglais afro-jamaïcain... écrit en alphabet arabe !

Ce type de voyageur est-il fréquent ? En quoi ce regard particulier est-il si important pour notre connaissance de l’Afrique de l’Ouest pendant cette période ?

De nombreux Africains Noirs musulmans et lettrés ont été réduits en esclavage sur le continent Américain entre le 16e et le 19e siècle, lors de la traite transatlantique. En effet, à partir du 11e siècle, plusieurs Etats du Sahel occidental sont dirigés par des souverains musulmans, et au 15e siècle, le vaste empire Songhaï fait de l’islam sa religion officielle. Au fil du temps, le nombre de musulmans ouest africains ne cesse donc de croître. Nombre d’entre eux, capturés à la suite de raids ou de conflits, deviendront victimes de traites esclavagistes locales, ainsi que des traites transsaharienne et transatlantique. Comme l’explique l’historienne Sylviane Anna Diouf, de nombreux manuscrits écrits en arabe ou diverses langues africaines (ajami) par des captifs musulmans sur le continent américain et dans les Caraïbes, attestent de leurs expériences. Ainsi, dans le sud des États-Unis, en Caroline du Nord, Omar Ibn Said, originaire du Fouta Toro, rédige un manuscrit narrant sa vie et ses voyages avant sa capture. En Georgie, Bilali Muhammad, du Fouta Djallon, a également laissé un manuscrit, des « méditations » inspirées de la Risalâ d’Al-Qayrawânî, un traité de droit malikite datant du 11e siècle. Près de Kingston en Jamaïque, Muhammad Kaba Saghanugu, originaire de Kong et membre de la confrérie de la Qadiriyya, aurait été le chef de la communauté musulmane de l’île, et a vraisemblablement connu Abū Bakr al-Ṣiddīq. La nuit du 25 janvier 1835, à Salvador de Bahia, au Brésil, un groupe de captifs Mâle (comme étaient désignés les Africains musulmans) organisent ce que l’historien João José Reis a appelé la « révolte urbaine d’esclaves la plus efficace à avoir eu lieu sur le continent américain ». Nicholas Said, un personnage haut en couleur originaire du Borno, livre un témoignage des plus rocambolesque sur son parcours jusqu’aux Etats-Unis (voir ce post d’Africa4 sur ce personnage).

Le regard de ces acteurs historiques est crucial pour notre connaissance de l’histoire transatlantique, notamment la traite. Cela ne veut pas dire qu’être de confession musulmane, ou savoir lire et écrire, les rend plus dignes d’intérêt que les millions d’autres Africains captifs, non-lettrés ou non-musulmans, qui ont apporté aux Amériques des traditions intellectuelles et culturelles, ontologies, et croyances variées. Seulement, on ne pourra jamais reconstruire la totalité des vies détruites par les traites esclavagistes. Chaque nouveau témoignage, à l’instar de ces témoignages écrits, nous permet donc d’acquérir une vision plus complexe des diverses identités, expériences, émotions et idées qu’ont pu avoir ces femmes et hommes, plutôt que de les grouper simplement sous l’étiquette d’« esclaves », certes factuellement correct, mais monolithique et réducteur. Dans mes travaux j’aborde ces personnes avant tout comme des producteurs et transmetteurs de savoirs et d’idées, et m’efforce d’identifier au mieux les savoirs et idées en question.

Vincent Hiribarren

Vincent Hiribarren, maître de conférences à King’s College London, enseigne l’histoire de l’Afrique et l’histoire globale. Ses recherches portent sur le Nigeria et la région du Borno depuis le XIXe siècle. Plus généralement, il s’intéresse aux concepts de frontières et d’espace en Afrique. Son premier livre intitulé, A History of Borno : Trans-Saharan Empire to Failing Nigerian State a été publié par Hurst et Oxford University Press en 2017. Pour son travail en humanités numériques voir son site. Twitter : @bixhiribarren

Jean-Pierre Bat, historien et archiviste, chercheur associé à l’Ecole nationales des Chartes (PSL Université). Auteur du Syndrome Foccart (Gallimard, 2012), de La Fabrique des barbouzes (Nouveau Monde, 2015) et des Réseaux Foccart (Nouveau Monde, 2018), ses travaux portent sur l’Afrique centrale, l’histoire africaine connectée et la Françafrique..

http://libeafrica4.blogs.liberation...

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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