| |

CERCLE DE KENIEBA : « Faire semblant avant de laisser libre cours à la destruction systématique »

lundi 1er mars 2021

Le Gouvernement du Mali face à sa mission régalienne de protection de la Falémé, de son environnement et des populations du Cercle de Keniéba : Faire semblant avant de laisser libre cours à la destruction systématique des bases de vie communes des habitants par des prédateurs bien identifiés ?

Depuis plus de trois ans, les observateurs de la scène locale du Cercle de Keniéba, faisant allusion aux conflits sociaux récurrents dans cette collectivité territoriale du Mali, ont coutume de dire « A Keniéba, les années passent et se ressemblent drôlement ! ». En effet, tous les ans, de nombreuses et gigantesques mobilisations populaires y ont lieu contre la cherté de la vie, le manque d’eau potable et d’électricité, les licenciements abusifs des travailleurs par les sociétés minières industrielles et les actes de corruption et de division que celles-ci ne cessent de perpétrer contre eux grâce à la complicité de dirigeants syndicaux , d’élus et de représentants de l’Etat.

Mais, à partir de décembre 2020, leur caractère de plus en plus collectif, leur ampleur grandissante, leur multiplication, la dimension environnementale qu’ils ont intégrée suite aux effets désastreux de l’orpaillage mécanisé massivement pratiqué surtout par des exploitants chinois, tout cela a transformé ces conflits sociaux en un véritable mouvement social.

Malheureusement, il n’a pas encore acquis une cohérence organisationnelle et une profonde compréhension des enjeux réels à tous les niveaux (local, régional et national) ni identifié les principales cibles de son combat. Il n’a pas non plus trouvé une stratégie adéquate pour pouvoir atteindre ses objectifs.

Dans la série de plusieurs articles qui suit, Bambo Dabo de Kharifaya, propose un rappel et un décryptage des faits, une identification et une analyse des objectifs et des stratégies des acteurs impliqués, et une mise en perspective du processus en cours dont l’issue déterminera, à n’en pas douter, l’avenir du Cercle de Keniéba en matière de développement local.

Quand le Gouvernement du Mali donne allègrement dans le déni de réalité et feint d’ignorer l’existence de ses propres dispositifs institutionnels, réglementaires, techniques et scientifiques ainsi que les acquis engrangés par les acteurs du développement local.

Une agitation sociale persistante et grandissante, désormais impossible à ignorer

Les mois de décembre 2020 et janvier 2021 ont été marqués par une grande mobilisation sociale, générale et spontanée, sans précédent dans le Cercle de Keniéba. Impliquant notamment la société civile (surtout des associations de femmes et de jeunes), des organisations professionnelles et des citoyens autochtones, elle est toujours en cours et son ambition est d’atteindre un double objectif vital pour les populations, nécessaire et incontournable pour le développement local durable et inclusif : mettre fin à la destruction du fleuve Falémé et de ses affluents par des petites entreprises minières privées chinoises ou d’autres exploitants illégaux, en même temps, arrêter le saccage des forêts par des exploitants industriels de bois étrangers.

Des activistes ont investi les réseaux sociaux numériques pour créer des web tv, des groupes de communication : « Keniéba-Infos », « Keniéba-Kunafoni », « Wontofa Infos », etc. Quotidiennement, ils alertent les habitants et ressortissants établis hors du territoire local, dénoncent les auteurs de ces activités prédatrices illégales et leurs complices locaux, informent et interpellent les Autorités administratives et politiques à tous les niveaux.

Dix-sept associations et collectifs répartis sur l’ensemble des 12 Communes du Cercle de Keniéba ont formé une vaste coalition appelée « Wassaton » qui a organisé des manifestations monstres pour dénoncer les pollueurs et destructeurs de l’environnement (d’après ses investigations, 70 entreprises appartenant à des étrangers) et interpellé les hautes autorités de l’Etat en demandant leur intervention immédiate pour stopper le processus et prévenir une catastrophe écologique irrémédiable dans la région.

En première ligne de ce combat collectif se trouvent les associations de femmes, en particulier « BAH-DEMBE », actrice économico-citoyenne vouée au développement du maraîchage et à la préservation de l’environnement, dont de nombreux membres ont été victimes à Camarala (Commune Rurale de Faraba) d’actes de violence et de torture infligés par la milice privée d’une petite entreprise minière chinoise. Après avoir opposé une farouche résistance à cette force armée illégale, ces femmes ont porté plainte contre les auteurs de la répression et leur commanditaire auprès du Procureur de la République près le Tribunal d’Instance de Keniéba le 18 décembre 2020.

Les jeunes, pour leur part, se sont regroupés dans un nouveau collectif dénommé « Collectif des Jeunes Leaders des Associations et Sympathisants de Keniéba (CJLAS) » avant de lancer une pétition exigeant le déguerpissement des exploitants chinois établis dans les lits et le long des berges de la Falémé et de plusieurs autres cours d’eau de la région. Dans un second temps, ils ont adressé le 05 janvier 2021 une lettre au Directeur Régional de la Jeunesse et des Sports de Kayes dans laquelle ils ont demandé la destitution du Président du Comité Local de la Jeunesse de Keniéba, Monsieur Bréhima TRAORE et la dissolution de son Bureau pour « acte de corruption avérée ». Dans ce courrier, les dirigeants de la Jeunesse Locale de Keniéba sont accusés de s’être fait « soudoyer « avec « un montant d’argent compris entre huit et dix millions de FCFA » pour aider ces exploitants chinois à se maintenir sur les sites occupés.

Afin de calmer une telle colère sociale suivie d’une action collective aussi massive et plurielle, le Gouvernement de la troisième Transition politique du Mali décida, à son corps défendant (on verra pourquoi plus loin), d’entrer en scène.

Une croisade lancée tambour battant

Ainsi, on vit d’abord arriver sur le terrain, le 25 décembre 2020, tel un bulldozer lancé pour tout racler sur son passage, le Directeur National de la Géologie et des Mines, Monsieur Cheick Fanta Mady KEÏTA, dans l’objectif de faire un premier constat des dégâts causés et préparer une soi-disant « mission d’enquête, de concertation et d’action » de son supérieur hiérarchique, le Ministre des Mines, de l’Energie et de l’Eau, Monsieur Lamine Seydou TRAORE.

Environ deux semaines plus tard, soit le 07 janvier 2021, celui-ci débarqua à la tête d’une importante délégation gouvernementale comprenant également son collègue de la Sécurité et de la Protection Civile, Monsieur Modibo KONE, et celle de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable, Mme Bernadette Keïta, tous les trois étant accompagnés des directeurs généraux de leurs départements.

Après avoir visité deux importants sites et « pris la mesure de la gravité de la situation », ils décidèrent de lancer l’opération dénommée « Falémé dambe ani sanouko dambe » contre le dragage et l’orpaillage illégal.

« Nous avons voulu porter ce signal fort en venant à trois pour mener à bien cette nouvelle opération afin de lutter contre le dragage et l’orpaillage illégal. C’est une lutte de longue haleine que nous comptons mener jusqu’au bout », assura le Ministre TRAORE.

“Rien ne sera plus comme avant grâce à l’accompagnement des populations victimes. Déjà une importante quantité d’engins lourds appartenant aux mineurs clandestins a été saisie. De même, les forces de l’ordre ont été déployées sur les sites concernés pour traquer les auteurs de ces pratiques”, précisa-t-il.

Il salua ensuite l’accompagnement des populations locales tout en leur demandant de bannir la violence avant de renchérir : “L’Etat jouera son rôle”.

Enfin, il affirma que les juridictions nationales compétentes ont engagé des enquêtes pour évaluer les responsabilités des exploitants illégaux avant de prendre les sanctions qui s’imposent conformément à la Loi.

En plus, pour aider les forces de l’ordre à géo-localiser les sites illégaux et traquer les contrevenants, le Ministère des Mines, de l’Energie et de l’Eau et celui de la Sécurité et de la Protection Civile ont mis à la disposition des bonnes volontés deux numéros verts : 80 00 11 14 et 80 00 11 15.

Quant à la Ministre de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable, Mme Bernadette Keïta, elle déclara avec emphase : « (…) aucune norme n’est respectée avec des équipements qui ne sont pas adaptés et on voit aujourd’hui le fleuve Falémé qui se meurt de jour en jour. L’heure est grave et il faut vraiment agir. C’est triste, ces images que nous voyons devant nous. Il est grand temps que la population nous aide : si on veut un Mali nouveau, c’est que l’on cherche aussi un Malien nouveau. Il faut que cet environnement soit vite restauré ».

La semaine suivante, le Directeur National de la Géologie et des Mines, Monsieur Cheick Fanta Mady Keïta, annonça, dans une interview accordée à l’hebdomadaire Ziré (cf.Bamada.net du 14 janvier 2021°), la mise en place au sein de ses services de « commissions ”Contrôles et dragages” ».

Le hic dans l’histoire, c’est que nos Autorités techniques, administratives et politiques actuelles ont, à cette occasion, étalé au grand jour à la fois leur incurie, leur ingénuité et leur manque de crédibilité.

Révélations et aveu d’impuissance du Directeur National de la Géologie et des Mines

Après avoir interpellé avec véhémence un groupe de jeunes (rencontré sur son chemin en sillonnant les localités touchées) pour n’avoir pas empêché des prédateurs-destructeurs illégaux Chinois de dévaster une zone de la région, il réunit à Keniéba des chefs de villages, des jeunes, des opérateurs miniers et leur tint en substance ce discours pour le moins hallucinant :

« Je suis parmi vous pour préparer la prochaine tournée du chef de Département ministériel dont je relève. Le but principal de sa mission est de visiter les installations des grandes entreprises minières industrielles de votre Cercle. Mais comme tous les jours que Dieu fait, les réseaux sociaux balancent une foule d’informations inquiétantes sur les activités d’orpaillage et nous alertent en particulier sur la pollution des eaux de la Falémé, il a décidé d’y ajouter, à titre accessoire, ce volet pour lui éviter d’avoir à effectuer plus tard un second déplacement ici. Il m’a donc demandé de rencontrer les communautés, les chefs de village et les opérateurs artisanaux afin de recueillir auprès d’eux les informations et données lui permettant de se prononcer sur la situation. »

« Il y a trois ou quatre mois, moi-même, j’ai eu à visiter les berges du fleuve Falémé avec l’appui-accompagnement du chef de village de Mankouké qui est ici présent. Nous avons tout regardé ensemble et nous nous sommes dit beaucoup de choses à cette occasion. Mais j’ai constaté que les activités illégales et nocives pour la santé et l’environnement identifiées sont toujours en cours. Nous ne pouvons plus nous taire en voyant autant de dégâts et de désordre. Nous devons parler car nous devons dire la vérité et faire connaître à tous la Loi. »

« En Chine, ce genre de pratiques illégales ne pourraient jamais prospérer, elles sont passibles de la peine de mort et l’Etat s’y assume sans aucun état d’âme. De l’autre côté de la frontière avec le Sénégal, on voit bien que la qualité de l’eau est différente et qu’elle est consommable. Là-bas les Autorités sénégalaises ont réussi à juguler le fléau. Tel n’est pas le cas chez nous. Or, si nous n’y trouvons pas une solution, nous allons sans doute le regretter amèrement dans le futur. En plus, la Falémé étant un fleuve qui lie le Mali à d’autres Etats voisins, nous avons une responsabilité internationale à assumer. Notre pays est déjà interpellé dans ce cadre parce que des travaux prévus par l’OMVS ne peuvent pas être réalisés à cause de cette situation. »

Revenant à la Loi et à la réglementation, il poursuit son propos en précisant : « En ma qualité de Directeur National de la Géologie et des Mines, je suis seul habilité par la Loi à délivrer les titres miniers (« autorisations »). Mais partout où je suis passé, tous les exploitants auteurs de ces pratiques néfastes que j’ai interrogés m’ont montré des autorisations données soit par le chef de village, soit par le maire de la commune, soit par le préfet de Cercle. Aucune n’a été délivrée par l’Administration minière (la DNGM). Or chaque institution de la République a sa mission et ses prérogatives. J’ai été si choqué que je suis allé le dire de vive voix au Préfet de Cercle.

« (…) Les Chinois ne sont pas les seuls exploitants illégaux et destructeurs, il y a d’autres nationalités : Burkinabés, Guinéens, etc... Et tous les exploitants Chinois ne sont pas dans l’illégalité. Par exemple, dans la zone de Loulo, une entreprise chinoise possède un titre régulier qu’elle a obtenu après avoir rempli toutes les procédures administratives exigées par l’Etat malien et elle y travaille légalement depuis 2014. »

« Parlons-nous donc et trouvons ensemble les solutions idoines car sans vous, les populations, nous autres, services techniques ne pourrons pas être efficaces dans l’accomplissement de nos missions. Si vous vous impliquez, nous y arriverons et très vite ! Et c’est la Jeunesse qui doit jouer le rôle d’avant-garde. C’est la raison pour laquelle j’ai interpellé énergiquement les jeunes que j’ai trouvés à proximité d’une unité d’exploitants chinois opérant illégalement à l’intérieur du périmètre de la société minière industrielle SOMILO. A notre vue, ils ont immédiatement détalé pour passer sur l’autre rive de la Falémé, côté Sénégal. Les jeunes de la localité étaient là en spectateurs passifs…quel dommage ! » conclut-il.

La réplique à ces propos surréalistes fut immédiate. Elle est formulée globalement et de façon claire et nette dans deux interventions complémentaires. La première est celle du Chef de village de Keniéba, Monsieur Sékou SISSOKO qui affirma : « La Falémé a été abîmée bien avant l’arrivée des exploitants Chinois dans la région, tout le monde le sait bien. Il y a juste deux années qu’ils opèrent, or le mal était déjà fait. C’est aux Autorités nationales qu’il incombe le devoir de trouver des solutions adaptées à nos besoins et au terrain car d’une part ils fournissent de l’emploi à nos jeunes et d’autre part il existe beaucoup d’autres espaces éloignés du fleuve qui recèlent énormément d’or où le Gouvernement pourrait leur permettre de s’installer. » Monsieur Lassana CAMARA, Président de la Chambre Locale des Mines de Keniéba prit la parole ensuite pour étayer les propos du Chef de village avant d’évoquer avec instance le risque de guerre civile en cas d’expulsions des exploitants Chinois : « Personne ne peut nier le fait que notre fleuve a été détruit par d’autres acteurs avant l’implantation des unités d’exploitations chinoises dans notre région. Personnellement, j’y exploitais douze cracheurs. L’apport des Chinois ici est extraordinairement positif. Vous avez devant vous les chefs de villages, les familles d’orpailleurs et les jeunes de toutes les localités riveraines de la Falémé, ils peuvent témoigner. De la Commune Rurale de Faraba à celle de Dialafara, les exploitants Chinois assurent le plein emploi à nos jeunes tandis que les sociétés minières industrielles les refusent et les chassent constamment. Des familles qui ne pouvaient naguère acquérir 200.000 FCFA ou 250.000 FCFA de revenu annuel engrangent aujourd’hui entre cinq et six millions de FCFA grâce aux Chinois. »

« (…) Trois grandes sociétés industrielles sont présentes depuis plusieurs années dans notre Cercle. Mais les familles pauvres n’ont toujours pas accès à l’électricité et à l’eau potable car il leur faut payer 2.500 FCFA voire 3.500 FCFA…C’est impossible pour nous de vivre décemment et en bonne santé dans ces conditions (…) ».

« (…) Les exploitants Chinois n’opèrent pas tous dans le lit de la Falémé. Ils pratiquent l’orpaillage mécanisé et les forages qu’ils réalisent ne vont pas au-delà de 40 mètres de profondeur. Dans leurs opérations, ils n’utilisent pas de produits chimiques polluants (…). »

« (…) Le Gouvernement doit chercher de vraies solutions aux différents problèmes entraînés par leurs activités sans fermer leurs sites. Nous, nous avons fait notre part déjà. En effet, nous avons créé une association qui s’occupe de la restauration des anciens sites. Dans ce cadre, nous avons formé des brigades chargées de combler les trous creusés avant d’y planter des arbres. Le Cantonnement Forestier de Keniéba nous fournit son appui technique pour assurer une réalisation efficace de ces activités (formation, tracé des périmètres, planification des travaux, encadrement dans l’exécution...). »

« (…) Pour toutes ses raisons, nous nous opposons catégoriquement à l’expulsion des Chinois. Il est hors de question de les faire partir, ils ne quitteront pas, ils ne quitteront pas Keniéba ! Si vous les chassez de chez nous, vous allez déclencher une guerre civile ici ! »

« (…) Nous avons compris que, maintenant dans notre pays, le Mali, chacun roule en priorité pour ses propres intérêts. Nous, populations de Keniéba devrions être les premiers bénéficiaires et les plus favorisés par la politique d’exploitation de l’or décidée par l’Etat parce que nous sommes chez nous et l’or de notre territoire local est notre patrimoine collectif avant d’être une richesse nationale. Nous accueillerons à bras ouverts tous les étrangers qui nous aident à promouvoir nos propres intérêts communs de Keniébiens, quelles que soient leurs nationalités (Chinois, Japonais ou autres). »

Nous reviendrons, dans l’article qui va suivre, sur les révélations et l’aveu d’impuissance du DG de la DNGM qui dévoilent l’incohérence de la politique du Mali dans le secteur minier d’une part, le manque d’autorité et l’incapacité de l’Etat à jouer son rôle de régulation d’autre part pour les analyser. Mais, avant de terminer le présent, il convient de mentionner ce que nous Autorités nationales ont omis de rappeler aux populations du Cercle de Keniéba et à l’opinion nationale.

Ce que nos Autorités techniques, administratives et politiques nationales n’ont pas dit aux populations du Cercle de Keniéba et à l’opinion nationale

Monsieur Cheik Fanta Mady KEÏTA, DG de la DNGM a « oublié » de rappeler à ses interlocuteurs, entre autres, trois choses importantes.

A commencer par sa participation au mois de janvier 2019, donc, il y a un an, à la mission que la Ministre des Mines et du Pétrole de l’époque, Mme LELENTA Hawa Baba BA, a effectué dans le Cercle de Kéniéba pour « constater sur place les impacts de l’exploitation aurifère par dragage du fleuve Falémé avant de stopper cette pratique dangereuse pour les cours d’eau et les populations riveraines ». D’après un reportage du quotidien national l’Essor (du 08 janvier 2019 intitulé : « Orpaillage par dragage : le fleuve FALÉMÉ en péril »), avec le Chef de la Cellule d’Appui à la Décentralisation et à la Déconcentration des Mines, Adama DAOU et le Président de la Fédération Nationale des Orpailleurs du Mali, Seydou KEÏTA, il avait accompagné sa cheffe de Département au Fleuve Falémé où celle-ci put constater les énormes dégâts causés par le dragage du fleuve. L’Essor rapporte que, sur la base des témoignages recueillis sur le site visité, la mission estima à « plus de 1000 (le nombre de) dragues sur le fleuve avec utilisation à grande échelle du mercure et même du cyanure ». La Ministre LELENTA Hawa Baba BA précisa en plus que sur cet effectif : « Les exploitants ayant des autorisations de l’administration minière ne dépassent pas neuf et sur ce nombre, une seule autorisation est valide sur le fleuve Falémé ».

Puis, dans une Conférence de presse donnée le 06 juin 2019 à Bamako, la Ministre des Mines et du Pétrole avait déclaré : « C’est le Gouvernement sous la conduite du Président de la République qui est décidé à mettre un terme à ce fléau (…) « Oui, j’ai dit un fléau, puisque depuis 2017, nous nous sommes rendus compte des dangers qu’occasionne l’activité extractive de l’or par le dragage sur les cours d’eau (…) » (Source : Abdoul Karim COULIBALY : « Orpaillage par dragage : Le nouveau code minier prévoit l’interdiction de l’activité » dans l’Essor du 07 juin 2019)

Le DG de la DNGM aurait dû ajouter aussi que, depuis mai 2019, plusieurs textes administratifs, législatifs et réglementaires sur l’interdiction de l’orpaillage dans les lits des cours d’eau et la prohibition du dragage ont été pris par des Autorités maliennes au plan national et au niveau local :

- L’Arrêté interministériel n°2019-1344/MMP-MEADD-MATD-MSPC-SG du 15 mai 2019 ;
- L’Ordonnance n°2019-022/P-RM du 27 septembre 2019 portant nouveau Code Minier et son Décret d’Application ;
- Lettre circulaire n°00600/MEADD-SG du 14 décembre 2020 du Ministre de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable ;
- Le Rappel des Maires du Cercle de Keniéba à la Loi par le Procureur de la République (Courrier du 20 octobre 2020

Monsieur Cheik Fanta Mady KEÏTA a également passé sous silence les résultats de missions ou études antérieures réalisées dans la région et les initiatives citoyennes engagées pour la protection de la Falémé qu’il n’ignorait certainement pas, notamment :

-  Le rapport de la mission de l’OMVS qui a visité la Falémé depuis Bakel jusqu’à la frontière Mali-République de Guinée en 2015.Ce document révéla un vrai désastre écologique sur ce fleuve (perturbation de ses régimes hydraulique et hydrologiques, mauvaise qualité de ses eaux, avec une menace silencieuse sur les ressources aquatiques et végétales mais aussi un danger pour la santé des populations et des animaux) ;
-  L’Etude des sources de pollutions de la Falémé et de ses affluents (ONG ASFA21, 2018) ;
-  L’Etude d’opportunité de l’Observatoire de la Falémé (ONG ASFA21, 2019) ;
-  L’Appel de Keniéba 06 septembre 2019 pour la protection de la Falémé (« LA FALÉMÉ SE MEURT, SAUVONS LA FALÉMÉ »)
-  La mise en place, dans la foulée, de l’Observatoire citoyen international de la Falémé (OCIF/Falémé ») dans le cadre d’une alliance transfrontalière de trois OSC africaines : l’association « Sauvons la Falémé »de la République de Guinée, l’ONG « La Lumière » du Sénégal et l’ONG « ASFA21 » du Mali).

Mais le trou de mémoire le plus saisissant du Directeur National de la Géologie et des Mines concerne les dispositions réglementaires et les dispositifs et outils techniques de l’Etat qui permettent d’identifier et interpeller rapidement les contrevenants, situer les responsabilités à tous les niveaux (local, régional et national) avant d’enrayer au plus vite la catastrophe.

En particulier, il s’est bien gardé d’évoquer l’existence au sein de la Direction Nationale de la Géologie et des Mines, dont il est le premier responsable, de tous les cadastres miniers détaillés (au 200 millième) et d’un référentiel en ligne des cadastres et titres miniers mis en place par le Projet d’Appui à la Gouvernance des Industries Extractives (PAGIE/GIZ) de la Coopération Allemande au Mali, parfaitement opérationnel depuis plus de deux ans.

De même, Monsieur Cheick Fanta Mady KEÏTA a soigneusement évité de rappeler l’obligation pour les entreprises minières intervenant au Mali et dans tout le reste de l’espace de l’UEMOA de réaliser au préalable une Etude d’Impact Environnemental et Social (EIES) et d’obtenir un permis environnemental auprès du Ministre de l’Environnement avant l’octroi par l’Administration minière (la DNGM) et le Ministre des Mines d’un titre d’exploitation.

La disposition réglementaire malienne en la matière (Décret N° 08-346/P-RM du 26 juin 2008 portant EIES) exige une réunion d’un comité interministériel regroupant les représentants techniques de tous les ministères concernés par le secteur minier (Agriculture, Eaux et Forêts, Energie et Eau, Culture, etc.) sous le lead du service technique de l’Environnement chargé du suivi environnemental, du contrôle des pollutions et des nuisances (la DNACPN) pour :

-  valider le rapport ou la notice de l’étude d’impact environnemental, économique, social et culturel (EIES) préalable déposé par le candidat à l’exploitation ;
-  le rendre public et accessible aux populations des communautés habitant dans et autour du périmètre demandé ;
-  faire organiser par les autorités administratives sur place une Consultation publique destinée à recueillir leurs avis, leurs revendications et négocier leur accord ;
-  faire signer et délivrer le Permis environnemental au candidat par le Ministre de l’Environnement.

C’est sur présentation de ce document, à fournir obligatoirement, que le DG de la DNGM et le Ministre des Mines peuvent légalement délivrer au candidat à l’exploitation d’une mine respectivement une autorisation d’exploitation semi-mécanisée et un permis d’exploitation industrielle d’un site minier.

La procédure réglementaire est identique pour tous les autres types de travaux de réalisation d’infrastructures, d’exploitation de carrières ou dans d’autres domaines d’activités identifiés et classés par l’Etat (Annexe du Décret N° 08-346 P-RM du 26 juin 2008 portant EIES

A cet égard, il faut signaler et souligner que notre actuel Directeur National de la Géologie et des Mines, en poste depuis le 1er janvier 2019, est tout spécialement outillé et expérimenté pour éclairer les acteurs du secteurs sur ce sujet et faire appliquer la réglementation en vigueur. En effet, titulaire de plusieurs certificats de formation en « études d’impacts environnementaux et management des projets miniers », il a été nommé chef de Section Installations Classées en 2010 puis, de 2012 à 2018, il a occupé la fonction de Chef de Division Installations Classées et Environnement !

Enfin, à travers ses propos, Monsieur Cheick Fanta Mady KEÏTA donne la nette impression que la Direction Nationale de la Géologie et des Mines est le seul service technique missionné par l’Etat dans le secteur minier.

Or en fait, d’autres services techniques étatiques comme la Direction Nationale de l’Assainissement, du Contrôle des Pollutions et des Nuisances (DNACPN), l’Agence Malienne de Radioprotection (AMARAP), chargée de traquer les sources d’irradiation et contrôler le niveau de la radioactivité dans l’environnement et la Direction du Patrimoine Culturel (DNPC) sont également chargés du secteur et disposent eux aussi de dispositifs et mécanismes spécifiques de suivi et de contrôle.

L’Etat malien possède en plus des structures de recherche et de conseil scientifique compétents comme le Laboratoire National des Eaux, l’Institut National de la Recherche en Santé Publique, le Laboratoire d’Analyses de l’Université des Sciences, des Techniques et des Technologies de Bamako.

C’est dire que dans un Etat digne de ce nom, qui est doté de tous ces dispositifs et mécanismes, et fonctionne normalement (coordonne, met en synergie et harmonise toutes les missions sectorielles complémentaires, assure le suivi et la régulation), il ne pourrait survenir une aussi flagrante violation de la Loi et une prédation d’une telle ampleur, qui plus est, anarchique destructrice, inconcevable et inacceptable.

Mais, dans le cas d’espèce, la simple annonce faite par le DG de la DNGM de la mise en place de « commissions ”Contrôles et dragages ”au sein de son institution sans la moindre allusion à une éventuelle collaboration avec les autres services techniques et scientifiques chargés du secteur.ne permet nullement d’espérer une concertation et une coordination technique interministérielle nécessaire et indispensable pour enrayer le fléau.

Le « lancement par la trompette » de l’opération dénommée « Faleme dambe ani sanouko dambe » contre le dragage et l’orpaillage illégal effectué par le Ministre des Mines, de l’Energie et de l’Eau, Monsieur Lamine Seydou TRAORE s’inscrit dans une logique identique d’occultation, d’enfumage des esprits et de faux semblant. En effet, même s’il était en compagnie de ses collègues de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable, de la Sécurité et de la Protection Civile, on ne vit pas les services techniques et scientifiques des autres départements ministériels concernés intervenir sur le terrain, à part quelques éléments des forces de l’ordre qui saisirent quelques engins d’exploitants illégaux. Le Gouvernement ne rendit pas publique non plus par la suite la création d’une Commission interministérielle ad hoc de lutte contre le phénomène.

Les observateurs de la scène locale du Cercle de Keniéba et une bonne partie de l’opinion nationale ont encore en mémoire la « guerre sans merci » qu’un autre Ministre de l’Environnement, Monsieur Housseini Amion GUINDO, déclara en 2020 contre les opérations de dragage sur la Falémé. « Nous allons faire comprendre aux hors-la-loi que le statu quo ne peut continuer », menaça-t-il à l’époque.

En application de cet engagement, le Gouverneur de la Région de Kayes fixa à fin avril 2020 la date limite au-delà de laquelle les exploitants de drague présents dans le lit et aux abords de la Falémé devaient être expulsés manu militari et emprisonnés. Dans une opération tape-à- l’œil, quelques dizaines de dragues furent saisies et des contrevenants mis aux arrêts dès la fin du mois de mars 2020 sur des sites à la frontière du Mali avec le Sénégal.

Cependant, dans les mois qui suivirent, le dragage poursuivit son cours sur le même fleuve sans aucune perturbation ni inquiétude. La ferme promesse du Gouverneur de la Région de Kayes d’ « appliquer la loi dans toute sa rigueur » resta finalement lettre morte !

En qualifiant « sa » croisade de « nouvelle opération », le Ministre Lamine Seydou TRAORE ne fit aucune mention des actions antérieures de ses prédécesseurs, comme si l’Etat n’était pas une continuité et le Gouvernement malien n’avait aucune obligation de redevabilité à l’égard des Citoyens maliens.

A la lumière des faits relatés qu’elles tentent de cacher, il est donc évident que nos Autorités politiques , technique et administratives, nationales et locales, ont toujours véritablement « peiné » à appliquer les décisions qu’elles ont prises elles-mêmes dans le cadre de l’arrêt du dragage et de l’orpaillage illégal.

Leur pratique récurrente consiste à faire de la communication pure et simple avec, à la clé, une promesse de répression immédiate des fauteurs parfois suivies d’actes ponctuels et sporadiques pour donner le change. Aucune action systématique, cohérente et bien coordonnée n’a jamais été menée en mobilisant les capacités institutionnelles, techniques et scientifiques au plan national et au niveau régional et local (Services déconcentrés de l’Etat, Assemblée Régionale, Comité Local d’Orientation et de Suivi des Actions de Développement-CLOSAD placé sous la présidence du Préfet de Cercle, Conseil de Cercle, etc.) et les acquis obtenus par les acteurs institutionnels et citoyens locaux dans la construction d’outils de planification, de coordination et de gestion, de cadres de concertation et de mobilisation sociale. On peut citer notamment :

-  Le Schéma d’aménagement et de développement durable du Cercle de Keniéba réalisé en 2013 sous le lead de son Conseil de Cercle
-  Les PDSEC quinquennaux des 12 communes du Cercle de Keniéba
-  Le Plan d’aménagement, le Schéma d’aménagement et le Plan d’actions environnementales pour la Commune Rurale de Faléa établis en 2015 par les soins de l’ONG « ASFA21 »).

Dans nos prochains articles, nous tenterons d’analyser cette étrangeté qui, pour nous, n’est que pure apparence. /.

Bambo Dabo
Kharifaya, février 2021

Assane Koné

Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Mots-clés : menunav