• Votre Journal en ligne Contact
  • Les Plus lus

    Plan International et l’organisation de développement danoise BØRNEfonden vont fusionner

    Plan International Danemark, ONG majeure pour les droits des filles, et BØRNEfonden, organisation de développement danoise en faveur des jeunes, vont fusionner dans le but de renforcer leur impact sur les enfants et les jeunes vulnérables en Afrique de

    Niger et Mali : Les Missions EUCAP Sahel au cœur des défis transfrontaliers

    Comment mieux assurer la sécurité transfrontalière entre le Mali et le Niger face à la situation sécuritaire qui se dégrade ? Le séminaire « Gestion de la criminalité transfrontalière entre le Niger et le Mali »du 4 au 5 décembre réunissait à Niamey des

    Meeting du Collectif des Associations AN TE, A BANNA : « IBK, a de toute évidence échoué… »

    « IBK, a de toute évidence échoué : Echouer de rassembler les maliens, échouer de lutter contre l’insécurité, échouer de régler la question du nord, échouer tout simplement de faire vivre le Mali ». Nous indique le déclaration du grand meeting populaire et

    | |

    Mali : comment échapper à la descente aux enfers ?

    dimanche 26 novembre 2017 , par Assane Koné

    Le 17 janvier 2012 le Mali est attaqué par des groupes armés organisés par des Maliens, sous la bannière du Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA), avec des appuis extérieurs islamistes. Bientôt, les deux tiers du pays sont occupés, et alors le MNLA est chassé par les groupes islamistes qui imposent leur loi. Début 2013, alors que ces groupes avancent vers Mopti, l’opération Serval des troupes françaises les repousse et les pourchasse, sauvant à Bamako des institutions totalement discréditées, comme l’avait montré le coup d’Etat du 21 mars 2012. Progressivement les pays voisins et les institutions régionales et internationale interviennent, et finalement un lourd dispositif militaire est implanté : l’opération française Barkhane pour la lutte anti-terroriste dans le Sahel, avec 4500 hommes (y compris les forces spéciales), 500 blindés, des moyens aériens (chasseurs, hélicoptères, drones…), et la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations-Unies pour la Stabilisation au Mali (MINUSMA), pour le maintien de la paix, avec environ 14000 agents.

    Pourtant, cinq ans après, l’insécurité ne fait que s’étendre vers le centre du Mali –désormais jusqu’à Ségou – et dans les pays voisins. Le Premier Ministre lui-même n’a pas pu achever la tournée qu’il avait prévue dans la région de Mopti début novembre. Certains parlent désormais ouvertement d’enlisement, d’une guerre sans fin. Le terrible spectacle de ces cinq dernières années fait penser aux tableaux de Brueghel : la folle caravane de la "communauté internationale", partant à la renverse, guidée par un aveugle, alors que, en toile de fond, le pays se défait. Organiser des parodies d’élections ou des concours de contes[1] est-ce gagner la paix ? Il est peut-être encore temps d’analyser ces errements et de suggérer d’autres orientations.

    UNE CARAVANE CONDUITE PAR UN GUIDE MALVOYANT

    Il parait que ses partenaires dans les institutions internationales font confiance à la France en ce qui concerne la stratégie à mettre en œuvre au Mali. Je devrais être fier de voir mon pays contribuer au retour de la paix –et bien vite à la relance du développement– dans un pays avec lequel nous partageons une longue histoire et auquel je suis très attaché ! Mais en vérité j’en suis profondément attristé ! Car la stratégie de la France, telle que je l’observe depuis quatre ans, est aveugle aux données élémentaires de la situation et sourde aux avis émis par nombre d’analystes attentifs et bien informés. Et la "communauté internationale" suit aveuglément, comme si elle non plus n’avait pas d’yeux pour voir !

    Comment a-t-on pu accorder un soutien au MNLA, en se laissant berner par l’invocation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, alors que ce mouvement ne représentait qu’une strate de la société touareg de l’Adrar des Ifoghas, ses vieilles familles nobles, celles qui avaient bénéficié de la colonisation pour s’y être ralliées immédiatement afin de défendre, déjà, leurs privilèges ? On entend encore Madame Guigou proférer des déclarations insensées, avant de les retirer bien vite et de son site et de celui du journal qui l’avait interviewée.[2]

    Comment a-t-on pu ignorer combien Iyad Ag Ghaly en voulait au MNLA[3], et qu’en conséquence le MNLA serait immédiatement bousculé par ses alliés de circonstance, Ançar Eddine et les troupes djihadistes infiltrées depuis des années au Nord du Mali, et fortement appuyées par les organisations djihadistes internationales et les soutiens qu’elles ont trouvés dans plusieurs Etats arabes ?

    Comment a-t-on pu oublier, dès le lancement de Serval, que cette opération ne pouvait permettre que de gagner un peu de temps, quelques mois sans doute, pas plus, pour aborder enfin les problèmes politiques qui sont à l’origine de la rébellion et de l’effondrement de l’Etat ? Tout au contraire, le mot d’ordre a été donné dès le 19 mars 2013, à Lyon, par le Ministre français des affaires étrangères s’adressant aux collectivités territoriales et ONG françaises intervenant au Mali : reprenons la coopération comme avant, nous avons toujours tout fait très bien ![4] Une des causes de la crise, l’attitude des Occidentaux et leurs priorités et modalités de coopération, clairement analysée par Isaline Bergamaschi,[5] était ainsi poussée sous le tapis. Une autre cause, le blocage politique et la crise institutionnelle du Mali, était également passée sous silence.

    Comment a-t-on pu éviter de mettre tout le poids de la France, dès le début 2013, en faveur d’un dialogue direct et franc –certainement difficile, mais absolument inévitable– entre parties maliennes pour identifier les vrais problèmes et ébaucher des solutions négociables sinon immédiatement acceptables par tous ? On dira que c’était impossible, que les parties étaient trop agressives les unes envers les autres : erreur, puisqu’en juin 2013 les parties se retrouvaient à Ouagadougou et parvenaient à un premier accord ; erreur aussi parce que depuis lors l’agressivité, limitée d’abord aux relations entre militaires et chefs de guerre, alors que la population était plutôt incrédule, tétanisée, n’a fait que se généraliser en pénétrant pour les dissoudre des couches de plus en plus profondes du sentiment national dans la population.

    Comment a-t-on pu pousser à des élections précipitées, un simulacre nuisible tant que les bases sérieuses d’un nouveau contrat de société n’avaient pas été posées, un simulacre qui n’a pu qu’aboutir à la mise en place d’une présidence et d’une assemblée seulement intéressées par le rôle que la France et la "communauté internationale" voulaient bien leur voir jouer[6], celui de consentir à ses décisions et d’arbitrer entre les clans au pouvoir pour le partage des avantages qu’ils peuvent tirer de la situation insurrectionnelle et de l’intervention extérieure ? C’était donc se donner des interlocuteurs présentables tout en évitant à tout prix le débat nécessaire sur le fonctionnement réel de la démocratie au Mali, là encore une cause évidente de la crise. On revoit encore Monsieur Fabius, sortant d’une audience auprès du Président Ibrahim Boubakar Keita, et annonçant lui-même les élections pour le mois de juillet[7] ! Il eût bien mieux valu utiliser le capital politique dont bénéficiait alors la France pour aider le Mali à affronter ses démons.

    Comment a-t-on pu confier à l’Algérie une mission de médiation, qu’elle a bâclée par le recours aux solutions imaginées en 1992, et poussées en 2014 à une extrémité dangereuse ? Car l’Accord d’Alger signifie, en évitant les mots pour le dire, le dépeçage à brève échéance du Mali[8]. Or l’Algérie n’était pas le seul médiateur capable de réunir les parties. En outre, incapable de régler ses propres problèmes politiques, et notoirement impliquée dans tout ce qui se passe au Nord du Mali depuis le milieu des années 1980, elle ne pouvait pas être considérée comme un médiateur impartial, en raison de la forte capacité de nuisance dont elle dispose dans tout le Nord du Mali, ne serait-ce que pour des raisons économiques. Est-ce pour cette raison qu’elle a finalement été flanquée, pour conduire les négociations, de tant de pays et de tant d’institutions internationales[9] ? Trop d’intérêt divergents se sont alors ajoutés à ceux des parties maliennes, et la France s’en est lavé les mains.

    Comment a-t-on pu tolérer que la délégation malienne à Alger soit laissée, au vu et au su de tous (y compris de la conseillère Afrique du Président de la République Française, très présente dans les couloirs d’Alger) sans directives précises, sans stratégie claire[10], sans compétences reconnues dans les divers domaines débattus ? Il en résultera par exemple une annexe 3 (à l’accord d’Alger) qui ressemble à s’y méprendre aux documents de la trop fameuse "stratégie de lutte contre la pauvreté et pour la croissance", ces documents qui sont le cadre obligé, depuis trente ans, des négociations entre les pays aidés et leurs bailleurs. En matière économique, aucune idée nouvelle n’a été proposée par personne, ni par le gouvernement, ni par les rebelles, ni par les institutions internationales spécialisées, … malgré le nombre des délégués et l’importance de la question : en réalité, il ne s’est donc jamais agi à Alger de s’entendre sur la façon de faire face au sous-développement du Nord du Mali et à la criante inégalité de la répartition du revenu dans cette zone en particulier. De la sorte, l’accord pouvait plaire à la "communauté internationale" en oubliant d’aborder deux des causes certaines de la rébellion : la concentration de la richesse produite au Mali dans les mains des plus riches[11], et les fuites vers des fortunes privées d’une partie de l’aide internationale reçue par ce pays[12]. Or personne ne peut nier que la crise politique a flambé d’autant plus facilement qu’elle trouvait sur place un soubassement économique favorable : pauvreté, chômage, corruption à tous les étages...

    Comment a-t-on pu fermer les yeux, jusqu’à ce jour, sur le nerf de la guerre, le trafic de drogue, dès que les premiers soupçons ont atteint le sommet de l’Etat, sous la présidence d’Amadou Toumani Touré[13] ? On ne sache pas que la France ait pris la moindre initiative pour demander que soient incluses, dans les programmes gouvernementaux du Mali et dans les missions de la MINUSMA, des actions de lutte contre le trafic de drogue. Ainsi, les forces internationales observent sans intervenir[14]. Au gré des préjugés ou des parti-pris, on incrimine tel groupe ou tel autre, mais on laisse faire, et donc on accepte sans le dire tous les effets délétères et durables que ce commerce exerce dans la dissolution des liens sociaux, dans la constitution de réseaux criminels, dans l’extension sans limite de la corruption.[15]

    Comment a-t-on pu accepter que l’Algérie protège l’un des acteurs les plus déterminés de la lutte armée dans son propre pays, Iyad Ag Ghaly, qui n’a jamais voulu rompre ses liens avec AQMI, et qui circule librement entre l’Algérie et Kidal avec ses principaux lieutenants[16]. Certes, il a été un intermédiaire utile aux négociations entre les pays occidentaux et les ravisseurs d’otages, l’homme des rançons, mais il reste l’adversaire le plus actif de la paix au Mali, réorganisant sans relâche les forces armées hostiles, et tout récemment encore[17]. On a fait peu cas de l’épisode rapporté par la presse : en 2014, ayant une occasion d’arraisonner Iyad, la France a sollicité l’avis de l’Algérie qui lui a répondu « Ne vous occupez pas d’Iyad. Nous en faisons notre affaire. »[18] Après cet incident, il s’est fait discret, se consacrant à la reconstitution des forces de son groupe armé Ansar Eddine.[19]

    Comment a-t-on pu se méprendre sur le rôle des milices ? Certes, elles renaissaient sans cesse depuis trente ans, car elles sont le moyen par lequel le gouvernement du Mali divise le Nord au lieu de travailler à y apaiser les conflits. Mais, du fait des tares inavouées de la pratique électorale au Mali, la négociation d’Alger a été engagée sans que la population du Nord hostile à la partition du pays y soit représentée. Dans ce contexte, une partie au moins des éléments du Groupe d’autodéfense touareg imghad et alliés (Gatia) et de la Plateforme (ensemble des groupes armés hostiles à la partition du Mali) représente les intérêts de populations qui sont en conflit depuis toujours avec les Ifoghas, et que ces derniers veulent conserver sous leur coupe avec, depuis un siècle, l’appui des Occidentaux. En l’absence d’une représentation fidèle de la population par l’assemblée nationale, et d’une prise en considération des intérêts de toutes ses composantes par le gouvernement, le seul moyen dont ces populations –majoritaires, mais hier encore soumises aux féodaux– disposaient pour acquérir un droit à la parole était la constitution de groupements armés. Evidemment, ces groupements sont immédiatement pris dans le jeu de la guerre : se procurer des ressources, des armes, nouer des alliances et les défaire, travailler pour un chef de guerre ou pour un autre… La Plateforme a obtenu de haute lutte d’être présente à Alger et de signer l’Accord, et hélas son rôle reste tout aussi décisif aujourd’hui, car laisser le champ libre à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) c’est pousser au dépeçage du Mali au bénéfice de quelques familles de Kidal. Dans cette perspective, les interventions de Barkhane en août 2017 (désarmement d’éléments du Gatia début août avant l’offensive contre Menaka[20] ; tentative de désarmement d’un groupe de la Plateforme à Tabankort le 13 août)[21] apportaient un appui manifeste à la CMA au lieu de promouvoir, entre les parties, l’équilibre qui est nécessaire à une négociation[22].

    Comme le montre à l’évidence la généralisation de l’insécurité dans tout le Mali, cette série de décisions et d’interventions mal pensées n’a même pas conduit à une apparence de stabilisation. L’insécurité s’étend désormais aux régions de Mopti et de Ségou, et aux pays voisins du Mali, pendant que le sentiment national se dissout, et que les chefs de guerre paradent. Des institutions ont été élues, mais elles ne décident de rien : le Président navigue à vue, et l’Assemblée nationale n’a jamais eu à connaître de l’accord d’Alger. Quant à la Conférence d’entente nationale, prévue par l’accord d’Alger, ses délégués ont été désignés par l’administration ; et le Chef de l’Etat a refusé d’entendre sa recommandation de négocier avec Iyad Ag Ghaly, une recommandation qui a tant déplu à la France et à l’Allemagne[23]. Des accords ont été signés à diverses reprises depuis deux ans entre les groupes armés, mais ils ne sont pas appliqués : on n’ose même pas relire les délais qui y étaient prévus. Des troupes étrangères se sont installées et distribuent des sucreries[24], mais les marques d’hostilité se multiplient, de plus en plus ouvertement, à leur égard[25]. Le Mali d’aujourd’hui est un décor à la Potemkine, avec une présidence, une représentation nationale et des institutions purement factices, de sorte qu’aucune des causes réelles de l’effondrement du pays en 2012 n’a été affrontée, ni même simplement prise en considération. Derrière cette façade sommairement ravalée, mais qui fait encore illusion à New-York et dans les chancelleries, le pays est en ruine et n’a plus ni loi, ni guide, ni projet. Insouciante ou perplexe, la "communauté internationale" laisse le Mali devenir un nouvel Afghanistan.[26]

    QUELQUES ETOILES POUR GUIDER LA CARAVANE

    On ne peut pas s’en tenir au slogan "pas de développement sans sécurité", puisque l’Afrique a connu des décennies de sécurité sans grand accroissement du niveau de vie. D’autre part la tournure suicidaire que prend la protestation armée où s’enrôlent les plus pauvres de la planète sous la bannière de l’islam ne disparaitra pas de si tôt. Personne ne s’en protégera en élevant des murs aux frontières : les mesures de sécurité ne conduisent qu’à une évolution des modalités des attentats et agressions. L’Europe n’est pas encore victime d’attentats préparés au Sahel, mais cette situation pourrait évoluer avec la dispersion des forces de l’Empire islamique et la solide implantation d’AQMI en divers points d’Afrique. Il faut donc prendre le problème à la racine : les pays du Nord commencent à payer le prix de l’accroissement phénoménal des inégalités sur la planète depuis un demi-siècle ; les pauvres du Sud sont toujours plus nombreux à risquer leur vie pour entrer dans ces pays qui leur paraissent un paradis, en leur offrant des opportunités qu’ils ne trouvent pas chez eux. Et donc, si l’origine du problème est dans cette situation d’inégalité devenue insupportable, c’est à corriger cette situation que devraient s’employer les partenaires extérieurs.

    Que signifie cette perspective dans le domaine économique ? dans celui de la sécurité ? dans celui des services sociaux ? dans celui des institutions ?

    Le domaine économique

    L’essentiel est ici de parvenir à une création et distribution locales significatives de revenus tirés d’activités productives ou de service public. On peut continuer à rêver sur les ressources minières, mais l’expérience du Mali lui-même montre que ces ressources –lorsqu’elles seront effectivement exploitables– profiteront d’abord aux entreprises étrangères qui viendront avec la technologie adaptée aux sites à exploiter ; et l’expérience d’Arlit montre que la mine ne recrute pas parmi les nomades, mais parmi des populations déjà formées au travail industriel. Les grands travaux ne distribuent que des miettes, pendant un temps limité, à une main d’œuvre massivement non qualifiée et ils ne préparent pas toujours une activité économique pérenne. Contrairement à une idée en vogue au Mali, et soutenue par des intérêts privés ou extérieurs, l’agro-industrie est le plus mauvais choix[27], car elle s’oppose frontalement à l’impératif évident qui est d’employer le plus grand nombre avant d’élever progressivement le niveau technique et la productivité.

    Un énorme effort reste à entreprendre pour imaginer ce que peut être l’enir des régions du Nord du Mali à horizon de vingt ans ou d’une génération. Rien n’a été fait dans ce domaine ces dernières années, ni du côté de la rébellion, ni du côté du gouvernement, ni du côté des bailleurs[28]. Or c’est le manque de perspectives qui conduit les jeunes générations à la révolte.

    La main d’œuvre du Nord du Mali a une tradition de transport et de commerce transfrontalier : cette tradition doit être maintenue et entretenue, car la région doit conserver une population qui en supporte les conditions climatiques, et s’emploie au transport, au commerce mais aussi à des tâches de surveillance, puisque l’ensemble du Sahel est désormais instable. C’est aussi une région de trafic, notamment de drogue, à propos de quoi les pays d’Europe en viendront peut-être à admettre qu’ils ont quelque responsabilité –ils sont les clients– et à conclure que la lutte contre le trafic pourrait commencer chez eux, et notamment par la réduction des marges et/ou de la consommation. D’autre part, pour les intervenants extérieurs comme pour le Mali lui-même, il faudra peut-être admettre que, s’il n’est pas possible de supprimer du jour au lendemain tous les trafics, le trafic de drogue est à court terme (à court terme seulement) moins dangereux pour la sécurité nationale et internationale que le trafic d’armes –une analyse que le Maroc a faite depuis longtemps. En tout état de cause, la région devra toujours être massivement approvisionnée en denrées de base, puisqu’elle ne produit presque rien, et ceci implique des emplois dédiés.

    Cela dit, du fait de l’extrême pauvreté du Nord du Mali en ressources naturelles facilement exploitables, il est objectivement difficile d’imaginer à quoi employer la totalité de la population. Un développement à la japonaise, fondé sur une main d’œuvre capable de se mettre à la pointe de la technologie ? On peut y songer, mais ce serait une révolution[29], et de toutes façons un projet de deux ou trois générations pour un Etat fort. Même si un tel projet était envisagé, il faudrait en parallèle être plus modeste pour obtenir des résultats rapides en termes d’emplois et de distribution de revenus.

    Ainsi, la paix revenue, un certain tourisme pourrait être développé, malgré le fait que cette activité n’a pas d’effet d’entrainement sur le reste de l’économie. Des activités de protection de la nature, et notamment de reboisement, dans le cadre du projet panafricain de Grand Muraille Verte[30] ou en dehors de ce cadre, mériteraient d’être sérieusement considérées. L’importance des activités de ce type qui se développent au Maroc pourrait servir d’inspiration, tant dans les modalités d’intervention que dans les sources de financement. Par ailleurs, des programmes de régénération des sols arides dans les zones semi-désertiques ont été menés à bien au Niger depuis le milieu des années 1980, les techniques sont connues[31] et les rendements céréaliers peuvent alors augmenter sensiblement[32]. Il ne faudrait pas négliger non plus des activités de service public, qui auront tout avantage à être menées par des agents originaires des régions du Nord qui connaissent parfaitement le terrain, les langues, les usages, etc. : outre les activités de surveillance du territoire, déjà citées plus haut, il y a des besoins considérables dans les services sociaux : santé et éducation, qui devraient être assurés autant que faire se pourrait par un personnel local formé selon les mêmes modalités, évalué selon les mêmes critères que le personnel du reste du pays. Toutes ces activités doivent être pensées dans le temps long, mais démarrer rapidement pour créer la confiance ; activités de service public, elles ne peuvent être exécutées que par des agents publics, ce qui suppose une redistribution du revenu national par l’Etat entre les régions, au moyen des recettes fiscales et de la dépense publique.

    Plus généralement, on ne doit pas oublier que, d’après les enquêtes disponibles, réalisées auprès de la population, selon des méthodes identiques sur tout le territoire malien, les régions du Nord et celle de Kayes ne sont probablement pas les plus pauvres du Mali.[33] Autrement dit, ce sont les régions d’émigration massive (Kayes) et de trafic (Tombouctou, Kidal, Gao) qui tirent le mieux leur épingle du jeu dans l’ensemble national. Les opportunités criminelles ont été offertes à une population qui, comparativement au reste du Mali, disposait d’atouts pour les réaliser : notamment connaissance du terrain, habitude de se déplacer, mais aussi organisation sociale hiérarchique assurant, moyennant une distribution inégalitaire des gains en fonction du statut social, la discipline qui est nécessaire à la réalisation de tâches complexes et/ou risquées. C’est précisément cette structure sociale qui est aujourd’hui menacée, et que le conflit en cours illustre par la concurrence acharnée entre deux groupes armés, Ifoghas d’un côté, Imghad et alliés de l’autre pour le partage du pouvoir politique.

    En bref, les régions du Nord du Mali sont un bon exemple de ces régions qui n’ont pas été destinataires d’une suffisante aide au développement, qui partent de très bas, tant en ce qui concerne les ressources naturelles que la qualification de la main d’œuvre, et qui devraient concentrer une aide importante au développement d’activités qui restent à définir, car les travaux préparatoire à la conférence des bailleurs de mai 2013 n’ont fait que reprendre les vieilles idées et n’ont pas été discutés ; les modalités de cette aide importante doivent aussi être redéfinies, pour éviter l’évaporation de l’aide, endémique dans ces régions[34]. Et l’effort spécifique en faveur de ces régions ne concerne pas seulement l’aide extérieure, il implique aussi une redistribution équitable du revenu entre toutes les régions du Mali, ce qui nécessitera à la fois une amélioration sensible de la qualité des indicateurs de niveau de vie dont dispose le pays, et une gestion transparente des financements publics.

    Le domaine de la sécurité

    Les esprits les mieux informés des réalités de ce domaine reconnaissent que l’intensité de l’effort ne suffira pas à rétablir la paix. C’est persévérer dans l’erreur que de déclarer que la politique extérieure a pour objectif de lutter contre le terrorisme islamiste : cette lutte ne peut être qu’un moyen en vue d’un objectif qui est tout autre, beaucoup plus ambitieux, celui d’apaiser ceux, parmi les plus pauvres de la planète, qui se sont levés les armes à la main contre leur propre pays. Aux arguments techniques de certains militaires et spécialistes de la sécurité (par exemple les difficultés d’une lutte contre un ennemi qui choisit le lieu et le moment de ses coups), aux arguments historiques (combien d’échecs antérieurs les grandes puissances n’ont-elles pas connus dans des Etats faillis ?), on doit ajouter cet argument de bon sens : si la racine de la révolte est dans l’injustice devenue criante et insupportable au point qu’on est prêt à risquer sa vie pour y échapper, la lutte armée n’y peut rien, c’est l’injustice qu’il faut réduire. Les armes ne peuvent que contribuer à établir un rapport de forces qui rende la négociation plus avantageuse que la poursuite des combats.

    On ne peut que souhaiter que la constitution du G5-Sahel offre pour cette action une fenêtre d’opportunité, mais alors il faudra la saisir immédiatement –en se souvenant de l’occasion qu’offrait déjà Serval, et qui a été manquée– pour entreprendre aussitôt le travail politique qui est nécessaire d’abord et avant tout au Mali même, mais aussi sur le plan international, pour éviter que certains acteurs étrangers, étatiques ou non, n’attisent le feu. On ne peut que souhaiter une telle réaction à l’enlisement actuel car les récents évènements du Niger montrent comment, de gré ou de force, la population apprend à coopérer avec les groupes terroristes contre les forces armées régulières.[35]

    Evidemment, les activités de sécurité sont partout plutôt bien vues de l’opinion, aussi bien dans les pays riches que dans les plus pauvres, alors que les activités de lutte contre l’injustice extrême sont immédiatement suspectes aux yeux des classes dirigeantes. Ici, en Europe, nos soldats nous protègent, là-bas, au Sahel, ils illustrent la grandeur de notre pays ; mais attention ! nous ne devons notre richesse qu’à notre travail, il n’est pas question d’y toucher. Et symétriquement : au Mali, les soldats maliens défendent la patrie, mais il n’est pas question de toucher aux privilèges des nantis. Les pays du Nord ont à apprendre à voir le problème de l’injustice planétaire dans sa globalité et dans ses racines profondes, et ils devront adopter en conséquences les moyens susceptibles de lutter contre les causes de cette situation, plutôt que de s’en tenir à des activités militaires qui, au mieux, n’atténueront la fièvre que temporairement.[36] Il ne s’agit pas de négliger le rôle des forces de sécurité, il s’agit de constater, expérience faite, que les armées ne peuvent pas prendre en charge le développement économique.

    Trois points cependant, méritent une attention spécifique :

    D’abord, il n’y pas grand intérêt à s’offusquer de ce que les groupes armés se financent notamment par le trafic de drogue ; la "communauté internationale" qui consomme cette drogue en entretient objectivement le trafic ; un des moyens de contribuer au rétablissement de la paix serait de priver les groupes armés de cette manne. Il est significatif qu’aucun des mandats de la MINUSMA n’y fasse allusion, que l’ONUDC se contente de réaliser des formations à distance du terrain et de s’attribuer un rôle dans les succès des services nationaux[37], qu’aucune délibération entre Etats concernés n’aborde ce sujet ; il est significatif de la gangrène des institutions au Mali que le sujet ne soit jamais évoqué par le gouvernement de ce pays[38]. La "communauté internationale" est-elle soucieuse à ce point de protéger ses consommateurs de drogue, ou bien lui servent-ils effectivement à masquer des desseins machiavéliques ?[39] La question devrait être clairement tranchée.

    En second lieu, certaines voix se plaisent au Mali à répéter que l’embrasement du Sahel a été intentionnellement provoqué par l’Occident, pour se ménager bientôt l’accès aux ressources minières ; que cet embrasement est une étape de la recolonisation du Sahel[40] ; que la présence de troupes occidentales de plus en plus nombreuses prouve à l’évidence ce dessein machiavélique. Ce diagnostic conduit à une solution immédiate : "La France peut et doit changer de politique en mettant un terme à ses interventions militaires extérieures et procéder à la fermeture de ses bases militaires surtout en Afrique."[41] Cela suffirait-il à apaiser les conflits ? Suffirait-il que la France retire ses troupes pour que la classe politique, dans les divers pays du Sahel, prenne enfin ses responsabilités ? Et ne serait-il pas judicieux, par ailleurs, de se demander quel protecteur empressé, dans le monde réel dans lequel nous vivons, remplacerait immédiatement les troupes françaises par les siennes ? Car, dans la situation actuelle du Sahel, chasser aujourd’hui les troupes de Barkhane et de la MINUSMA, c’est ouvrir le Mali et bientôt les pays voisins à d’autres troupes, il faut avoir le courage de le reconnaître et de dire lesquelles on accueillera volontiers. L’idée que "Construire un monde de paix est possible en respectant la souveraineté des peuples"[42] est évidemment très séduisante, mais elle vaut dans le monde dont nous rêvons, pas dans le monde où nous vivons.

    En troisième lieu, les importants moyens techniques et humains qui ont été déployés et qui sont expérimentés sur le terrain pour surveiller les déplacements des groupes armés permettent certainement de localiser les chefs de guerre et de les neutraliser. Que signifie la protection du principal chef de guerre par l’Algérie, médiateur attitré, qui invoque à temps et à contretemps son souci de la paix et de la sécurité ? Elle signifie que l’Algérie utilise Iyad Ag Ghaly pour défendre ses intérêts au Mali, et se satisfait de le voir saboter l’application de l’accord d’Alger. Lui ne songe qu’à poursuivre son combat pour imposer la charia au Mali. Il y a un an, dans une lettre authentifiée par le Président du Haut Conseil Islamique du Mali, Iyad Ag Ghaly proposait au Mali un cessez-le-feu, sous condition d’un accord sur la charia[43], mais cinq mois plus tard il avait fédéré les groupes armés qui le suivent[44]. Il n’y a pas de guerre propre : le mieux qu’on puisse souhaiter est qu’elle cesse au plus vite, mais la protection des chefs de guerre est hautement suspecte de complicité. En tout état de cause il est incohérent de voir l’Algérie protéger certains d’entre eux avec lesquels la France interdit au Mali de négocier[45].

    Par ailleurs, si on souhaite que l’Europe participe plus activement à sa propre défense sur ce front sahélien, il faut certainement lui présenter un dossier plus net des enjeux et des moyens mis en œuvre.

    Enfin, il faut remarquer que les activités de lutte contre l’islam radical dans certains pays du Sahel (par exemple la formation d’imams maliens au Maroc) comme les actions dites de déradicalisation dans les pays d’Europe, participent de l’idée qu’une conception déviante de la religion serait la cause de la violence, des attentats, de l’insécurité : elles oublient ou minimisent le rôle du terrain d’injustice criante qu’ont créé depuis cinquante ans au moins les stratégies nationales de développement et de répartition du produit, et le rôle du dysfonctionnement des institutions dans la survenue de ces évènements. L’Etat et la "communauté internationale" dégagent ainsi leur responsabilité, en désignant un bouc émissaire, qui est d’ailleurs souvent consentant, car ce rôle donne aux religieux un moyen de gagner un pouvoir politique qu’ils ambitionnent toujours plus ou moins secrètement[46]. Mais c’est une stratégie difficile à mettre en œuvre et à courte vue, car elle traite une conséquence et non la cause du problème.

    Les opérations anti-terroristes et de maintien de la paix n’atteindront leur objectif que si elles sont accompagnées par les débats et accords politiques aboutissant à refonder le contrat social national et offrant à nouveau des perspectives aux jeunes et à la population la plus pauvre. Les perspectives de développement économique doivent être discutées en se gardant des illusions et de la démagogie ; la nature des institutions aussi ; la question démographique tout autant, car l’incapacité de l’Etat à adopter une stratégie claire rend chaque jour la situation plus explosive. Une autre question délicate et urgente est celle de savoir si l’on doit négocier avec Iyad Ag Ghali[47]. Ceux qui s’en disent partisans savent pertinemment que ce dernier, s’il se dit hostile à la partition du Mali, exige l’application de la charia dans l’Etat pour lequel il se bat ; sont-ils prêts à l’accepter ? croient-ils vraiment qu’ils pourront imposer pacifiquement le droit islamique à un Mali nouveau ? Plus généralement, c’est le rôle de l’islam dans la politique au Mali qui doit être défini, après trente ans de conquêtes. Evidemment, il faudra décider qui au Mali pourrait répondre à ces questions au nom de la population de façon incontestable. Mais le Mali a l’expérience de la Conférence Nationale de 1991, et il peut en tirer les enseignements.[48]

    En bref, concernant la sécurité, il apparait absolument nécessaire de recréer un rapport de force sur le terrain, une situation qui amène à nouveau les belligérants à la table de négociation, pour des discussions enfin sérieuses. Le mandat de la MINUSMA ne peut pas se borner à geler une situation que les groupes armés veulent faire évoluer en leur faveur : maintien de la paix ne veut rien dire, le Mali est en guerre contre lui-même. Pourtant, on ne peut pas exclure que l’effort militaire demandé au Nord dépasse un jour prochain ce qu’il est capable de consentir, et donc que l’on assiste bientôt au Sahel à une évolution comparable à celle de l’Afghanistan. Abandonner l’appui aux Etats du Sahel serait bien sûr une défaite pour les pays du Nord, mais on ne voit pas que ce serait un grand succès pour les populations d’Afrique sahélienne, car ces Etats n’ont fait, depuis trente ans, que privilégier la classe moyenne de l’administration, du commerce et des villes, au détriment des jeunes et des ruraux. Et les nouveaux maîtres ressembleraient très probablement à ceux qu’on a vus à l’œuvre au Nord du Mali en 2012 : si la population a pu apprécier que la justice soit rendue et que ses décisions soient exécutées, il n’est pas certain qu’elle ait tellement goûté les flagellations et amputations, et toutes les contraintes imposées à la vie quotidienne par des interdictions d’un autre âge. On ne peut écarter ces perspectives cauchemardesques que par un retournement de la situation des forces sur le terrain.

    Le domaine des services sociaux

    La communauté internationale et les ONG s’investissent volontiers dans ce domaine, parce qu’on présente ces activités comme un moyen de lutter contre la pauvreté. Cependant, il conviendrait de comprendre que, si la guerre a appauvri les plus pauvres, la population ne demande pas d’abord plus de maternage, mais bien plutôt moins de dirigeants et de juges véreux, et plus de pouvoir de décider pour elle-même. Le déploiement des services sociaux souffre des mêmes défauts que l’aide en général : ce sont les idées et priorités des bailleurs qui s’imposent, les bénéficiaires sont trop pauvres pour refuser ce qu’on leur propose.

    L’exemple de l’éducation est parfaitement clair. A l’indépendance, le Mali a eu pour stratégie de former les cadres dont l’administration publique avait besoin. S’il n’est pas ici le lieu de faire le bilan de cette première phase, on peut cependant remarquer que l’éducation organisée autour de cet objectif ne peut que favoriser l’exode rural et pas le développement du secteur productif. Ensuite est intervenue la Banque Mondiale, avec une seule idée : accroître les taux de scolarisation, par la construction d’écoles. Le Mali a accepté les financements auxquels cette stratégie donnait accès, on a construit des écoles et scolarisé en masse[49]. Les programmes, la formation des maîtres, le contrôle des acquisitions, tout cela était négligé, sans doute simplement parce que l’administration tenait à accroître son pouvoir en augmentant ses effectifs, sans voir plus loin.

    Alors que l’essentiel devrait être de définir des programmes qui donnent aux élèves les connaissances dont ils ont besoin pour entrer dans la vie active, productive et citoyenne, cette réflexion et la formation des maîtres ont été négligées au profit d’une politique de recrutement comme enseignants de jeunes sans emploi, et cette politique a été soutenue par les syndicats d’enseignants qui voyaient se renforcer leurs troupes. Le contrôle des acquisitions de connaissances par les élèves a été remplacé par une seule obsession, celle des taux de réussite dont l’opinion se saisit immédiatement. Les résultats sont là : les élèves passent plusieurs années "sur les bancs", mais n’y apprennent ni à lire, ni à écrire, ni à compter, encore moins à réfléchir ou à raisonner, encore moins à exercer les deux qualités essentielles que sont l’esprit critique et l’imagination. Selon les évaluations Bèèkunko, sur l’ensemble du pays, les enfants scolarisés obtiennent 12,5 points en lecture et 18,7 points en calcul (dans les deux cas, le nombre maximum de points est de 50) : il faut lire les questions posées lors de ces évaluations pour se rendre compte de l’ampleur de la catastrophe scolaire.[50]

    Le Mali se trouve donc aujourd’hui avec des jeunes ruraux sans formation aucune et des diplômés chômeurs inemployables. Il devrait regarder la réalité en face, au lieu de délirer,[51] et s’attaquer enfin au problème avec l’appui de ses "partenaires au développement". L’éducation doit être refondue de fond en comble, et notamment par la définition de programmes élémentaires de connaissances utiles à l’agriculture familiale, à l’artisanat et au petit commerce, d’un côté, et par la réintroduction de la sélection pour tous (enseignants et élèves) à tous les niveaux dans un enseignement général ne s’adressant qu’au nombre limité des meilleurs. On ne voit aucun avenir pour le Mali en dehors d’une révolution éducative, qui ne peut se faire que contre la stratégie acceptée sans ciller depuis des décennies par les syndicats d’enseignants[52]. C’est aux jeunes agriculteurs, aux jeunes artisans, aux jeunes commerçants qu’il faut donner la parole pour définir les connaissances utiles pour entrer dans la vie active et pour y réussir par soi-même. L’école doit devenir un lieu d’émulation et de compétition, alors qu’elle est le lieu où s’apprennent la vénalité et la corruption. Elle doit ensuite se prolonger par une simple mais sérieuse formation professionnelle, dotant la jeunesse malienne de compétences concrètes dans les emplois qui peuvent lui être offerts et dans la vie politique. Le Mali a enfin besoin d’une véritable université, qui assure l’émancipation intellectuelle et apporte de réelles compétences intellectuelles, au lieu de former des chômeurs dotés de prétentions mais pas de compétences.

    Il resterait à évaluer l’influence de la privatisation de l’enseignement, largement pratiquée désormais. L’expérience internationale analysée par l’UNESCO ne plaide pas en faveur de la privatisation[53], qui néglige le fait que l’éducation est un bien public. Au Mali, les tableaux croisés simples montrent que les résultats scolaires sont meilleurs dans le privé que dans le public[54] ; mais on ne pourrait conclure que si tous les autres facteurs qui influencent les résultats scolaires (par exemple le niveau de vie de la famille, le niveau d’éducation des parents, le nombre d’élèves par enseignant, etc.) étaient eux aussi pris en considération, ce qui n’a pas été fait. Le Rwanda vient de démontrer qu’en quelques années d’une politique volontariste de formation continue des professeurs du public, et d’investissement efficient dans l’école publique, les écoles privées périclitaient[55], mettant fin à une situation où ces dernières cannibalisaient le public en débauchant les professeurs et en les détournant de ce pourquoi ils ont été recrutés.

    Le cas de la santé est assez différent. Comme on ne dispose pas ici d’un indicateur de résultat aussi pertinent que dans le domaine de l’éducation, on s’en tient d’abord aux moyens mis en œuvre. Depuis une génération, de grands efforts ont été entrepris, notamment grâce aux financements de la Banque Mondiale, qui a permis d’étendre à l’ensemble du Mali la formule des centres de santé communautaires. Le secteur de la santé a été correctement supervisé jusqu’au début des années 2000, avec l’appui de l’Organisation Mondiale de la Santé qui aidait au recueil et à l’interprétation de données statistiques de routine examinées chaque année avec les acteurs eux-mêmes (tant aux niveaux local et régional qu’au niveau national) au moment de la préparation des programmes d’activités de l’année suivante. Le secteur de la santé ne cause pas, comme celui de l’éducation, une déformation de la structure des emplois au profit de l’administration et au détriment des activités productives. Le Mali dispose, grâce à ses efforts durant les décennies passées, d’effectifs relativement importants de professionnels de santé, notamment de médecins. L’accès aux services de santé pour les populations du Nord dépendra pour longtemps encore du seul secteur public, qui seul peut assurer une équitable distribution spatiale des ressources du système sanitaire.

    Ce dont souffre le système de santé, c’est de l’iniquité monstrueuse qu’il entretient, et qui explique probablement les mauvais résultats du Mali en termes d’espérance de vie ou de mortalité maternelle. Les professionnels font preuve d’un cynisme exceptionnel : on peut se mettre en grève pendant sept semaines[56], on peut être salarié du secteur public et passer son temps dans sa clinique ou son cabinet privé, on peut demander des honoraires indécents, on peut commercialiser des importations frauduleuses de médicaments, etc. L’appât du gain a balayé tout respect de l’éthique médicale et même des bonnes pratiques professionnelles. Ni la profession ni l’opinion publique ne se sont saisies de la question essentielle de la qualité des soins, mise en danger, depuis que la pratique privée a été autorisée, par la violence de la concurrence entre professionnels en clientèle, entre cliniques privées, entre pharmacies d’officine, par la pratique incontrôlée de soins infirmiers et médicaux dans les quartiers, par la négligence générale dans toutes ces activités, par l’absence de toute tutelle effective de l’Etat ou des Ordres professionnels tant sur la qualité des équipements que sur celle des actes. La confiance dans les professionnels de santé a disparu, les classes populaires vivent dans un sentiment d’insécurité permanente, l’accident ou la maladie d’un adulte peuvent ruiner une famille, et sans recours. Il y a donc là un immense secteur à redéployer et à reprendre en main, dans toutes les régions du Mali.

    En bref, les activités du domaine social n’ont pas seulement le caractère humanitaire que les intervenants extérieurs leur donnent. Leur portée sociale et économique est décisive. La santé est un bien de base, et pour cette raison il revient à l’Etat d’organiser la distribution des biens et services médicaux essentiels, par un service public bien géré : le Mali sait de quoi il s’agit, il en a l’expérience, alors que les interventions extérieures viennent avec leurs modèles passe-partout et négligent souverainement les expériences et capacités nationales[57]. En matière d’éducation, au contraire, la situation du Mali est absolument catastrophique, et le manque de courage politique des générations précédentes et actuelles explique l’ampleur des difficultés d’emploi que rencontrent les jeunes : une refonte complète du système s’impose, elle implique un grand courage politique et une autorité qui fait défaut.

    Le domaine des institutions

    La crise malienne est aussi une crise intitutionnelle, comme les années 2012 et 2013 l’ont montré sans ambiguïté. Considérons trois aspects des institutions maliennes : 1) l’ensemble élections-décentralisation-démocratisation, qui a été la réforme fondamentale portée par le Président Konare ; 2) la paralysie de la justice par la corruption, "norme pratique" du Mali d’aujourd’hui ; 3) l’inadaptation des institutions politiques copiées du modèle français.

    1°) Elections, décentralisation, démocratisation

    Ici, les observateurs ne peuvent que s’accorder sur le caractère factice des procédures électives, dans un pays où le niveau d’éducation est extrêmement faible, et où la corruption a gagné tout le processus électoral[58]. L’impulsion donnée en 1992 à la démocratisation et à la décentralisation a été clairement abandonnée par Amadou Toumani Touré[59], qui porte une très lourde part de responsabilité dans la situation actuelle : laisser péricliter les collectivités territoriales et passer au-dessus des partis, c’était en réalité remplacer le débat politique par le clientélisme comme seule activité politique. De rares études de cas ont montré comment les grandes familles ont colonisé les conseils communaux, et se sont servi de ce pouvoir pour dilapider le foncier communal ; et, lorsqu’il y a eu renouvellement du personnel politique, les nouveaux élus se sont installés dans une posture de notable autoritaire, celle des fonctionnaires, et se sont préoccupés de bénéficier des mêmes avantages et prébendes[60]. Les collectivités décentralisées n’ont pas manqué seulement de ressources financières, elles ont manqué de cadres formés autant sur le plan technique que sur le plan politique. Le Mali participe à la crise de la démocratie qui sévit partout sur la planète : les citoyens se déchargent de leurs responsabilités sur des représentants, qui, en majorité contrôlés par le parti au pouvoir, sont en bonne position pour profiter de cette situation sans vergogne. Les partis donnent accès au pouvoir, ils n’assurent aucune formation ni politique ni idéologique.

    Or c’est au niveau local que peut –et que doit– se faire l’apprentissage de la décision démocratique et responsable, suivie de son exécution : la revitalisation de la décentralisation est une modalité essentielle des promesses et des conditions de la sortie de crise.

    2°) Corruption

    Les observateurs ne peuvent que s’accorder en second lieu sur la corruption massive de la justice, de la douane, de l’état-civil, de la santé, de l’éducation, des eaux et forêts, de la police, etc[61]. Le lien entre la corruption et l’inégalité a été particulièrement mis en évidence par le dernier rapport de Transparency International[62]. En pratique, au Mali, malgré les textes juridiques en surabondance, c’est la loi du plus fort et des arrangements illicites qui règne partout (sur la route, dans les administrations, sur les marchés…) ; les puissants se tiennent les coudes ; comme au Niger, l’opinion pense que "les lois sont faites pour ceux qui sont incapables d’acheter les juges"[63]. Telles sont les "normes pratiques" : des comportements officiellement condamnés par la religion ou par la loi sont en pratique parfaitement tolérés si ceux qui les adoptent respectent simplement un certain nombre de règles de bienséance[64]. Les comportements de corruption s’habilleront ainsi des habits des échanges de prestations gratuites qui font le quotidien de la vie sociale au Mali, au point que le sens moral se trouve définitivement brouillé, incapable de distinguer clairement le cadeau qui vient du cœur et celui qui est extorqué par quelqu’un dont on attend quelque chose d’important, et qui le sait, et qui en profite avec cynisme.

    La lutte contre la corruption et la réforme de la justice et de la police ont apparemment été des thèmes de prédilection de l’action gouvernementale depuis plus de vingt ans. Une cellule d’appui aux structures de contrôle de l’Etat (CASCA) a été créée dès 2000[65], des pôles économiques et financiers ont été organisés en 2003[66], le Bureau du Vérificateur général (VG) a été institué en 2003 également[67], un Office central de lutte contre l’enrichissement illicite s’est ajouté à cet empilement en 2014[68], sans parler du Comité de suivi des recommandations du plan national de lutte contre la corruption… Pour quel résultat ? Le Ministre de la justice lui-même déclare en août 2016 que « sur 208 dossiers de lutte contre la corruption déposés auprès des juges depuis 2007, 110 ont été classés sans suite dans des conditions inexplicables. »[69] Inexplicables ?

    La corruption est à ce point ancrée dans les normes pratiques de l’administration que le syndicat national des administrations d’Etat (SYNTADE) vient d’obtenir du gouvernement, par des mouvements de grève et des menaces de nouvelle grève, la suspension des activités de l’Office Central de Lutte Contre l’Enrichissement Illicite. Les motifs de cette protestation étaient les suivants : la loi est sélective, en ce sens qu’elle ne s’applique ni aux députés ni aux membres du gouvernement ; elle ne s’interdit pas de recourir à la dénonciation et au délit d’apparence (train de vie clairement supérieur au ressources justifiées)[70]. La double déclaration de ses biens (à l’entrée en fonction et à son terme), comme la prise en considération d’éventuelles dénonciations, sont considérées comme humiliation attentatoire à la vie privée et susceptibles de créer la zizanie dans la société. On se souvient que l’argument a déjà été utilisé par Amadou Toumani Touré pour justifier son incapacité à sanctionner : il ne faut pas faire honte à un chef de famille en exposant publiquement son délit ou son crime.

    Pourtant on attendait au moins des décisions symboliques, car en 2013, recevant les rapports 2011 et 2012 de la CASCA, le Président IBK répétait "je déclare la guerre à la corruption"[71] ; il avait dû, peu avant, faire reconstituer 180 dossiers de cette même instance, mystérieusement disparus dans la nature[72]. Mais depuis il n’a pas trouvé le temps, jusqu’au 11 octobre 2017, de recevoir le Vérificateur Général : de la sorte le rapport 2015 de cette institution ne pouvait pas être publié, et les dossiers litigieux ne pouvaient pas être transmis à la justice ; la publication du rapport 2016 est donc elle aussi retardée, ce qui montre que l’action contre la corruption n’a en fait plus aucune priorité. Et si des centaines de dossiers de la dette intérieure sont incomplets, irréguliers ou frauduleux, le Ministre de l’économie et des finances apparait bien seul à affronter les campagnes de dénigrement dans la presse[73].

    Si la communauté internationale cherchait réellement une solution au problème de la corruption de la justice et de l’administration au Mali, elle pourrait peut-être s’inspirer de l’expérience des Nations-Unies au Guatemala où, depuis dix ans, elles soutiennent une Commission Internationale contre l’impunité (CICIG) qui appuie de l’intérieur le système judiciaire national dans les enquêtes et les instructions tout en observant les décisions prises par les juges sans se substituer à eux. La finalité de cet organisme indépendant, de caractère international, est d’appuyer le Ministère public, la police nationale et les autres institutions étatiques tant dans les enquêtes sur les délits commis par les membres des groupes illégaux que dans les actions tendant au démantèlement de ces groupes. Elle intervient donc en enquêtant et instruisant un nombre limité de cas complexes, et aussi en entreprenant des actions visant à renforcer le système judiciaire[74]. Bien qu’elle ait été créée par un accord entre les Nations-Unies et le Gouvernement du Guatemala, cette commission et ses membres se heurtent de façon permanente à l’hostilité des élites du système –et aujourd’hui à celle du Président de la République, parce qu’elle a lancé une enquête le concernant. La tutelle sous laquelle survit aujourd’hui le Mali amènera-t-elle un jour ce pays à bénéficier d’une institution comparable, capable d’une telle indépendance ?

    3°) Institutions politiques

    Un autre domaine des institutions mérite l’attention, celui des institutions politiques. La décentralisation a été un échec, par la faute d’Amadou Toumani Toure, qui a recentralisé le pouvoir pour pratiquer le clientélisme comme seule activité politique à l’échelle du pays tout entier. Le fait que l’assemblée nationale ne joue aucun autre rôle que d’adopter formellement les textes que le gouvernement lui soumet, et qu’elle se trouve notoirement incapable de refléter l’état des forces politiques[75], montre aussi que les institutions décalquées du modèle français n’ont ni pertinence ni efficacité au Mali. L’une des conséquences de cette situation est la fuite des élus devant leurs responsabilité : les élus locaux se dispensent de chercher des solutions aux problèmes locaux les plus élémentaires (par exemple le nettoyage de la place publique après le marché hebdomadaire), d’en choisir une et de l’appliquer ; ils vont seulement essayer de trouver un "partenaire au développement" qui vienne avec sa solution et le financement voulu ; s’il y a un conflit au niveau local, on ne le résoudra pas localement, on cherchera à obtenir un arbitrage des protecteurs dont on dispose au niveau national. La dépendance est devenue une seconde nature, elle dispense de décider quoi que ce soit, de faire quoi que ce soit par soi-même.

    Dans le domaine des institutions politiques, il semble parfaitement évident que le Mali a besoin, pour sortir de la crise, d’un pouvoir fort, capable d’être obéi –et si possible de convaincre une majorité de la population– alors que les parodies électorales répétées depuis trente ans n’aboutissent qu’à la déconfiture. Aujourd’hui, les intervenants extérieurs éprouvent clairement qu’ils n’ont plus d’interlocuteur national capable d’agir, dans quelque domaine que ce soit. Et les élites nationales elles-mêmes commencent à penser que les élections prévues pour 2018 présentent de très sérieux risques, et qu’il serait probablement plus sage, devant la gravité de la crise, de s’orienter différemment. Selon Seydou Badian Kouyate, vieux militant de l’US-RDA, ministre sous Modibo Keita, déporté à Kidal par Moussa Traore, et toujours attentif à ce qui se passe dans son pays, "au regard de la situation actuelle, il faut surseoir aux élections de 2018 au profit d’une gestion inclusive du pouvoir où l’opposition, la société civile et le pouvoir s’engagent dans la voie d’une union sacrée"[76]. D’un autre bord politique, Ousmane Sy, qui a mis en place la réforme fondamentale voulue par Alpha Oumar Konare, celle de la décentralisation, s’inquiète aussi : " l’ensemble des acteurs de la scène politique, partisans et non partisans, devrait envisager le scénario de l’impossibilité d’organiser des élections en juillet 2018. Si cette hypothèse se confirmait, que faudra t-il faire pour éviter à notre pays une nouvelle aventure ? […] La Constitution en vigueur n’ayant rien prévu en dehors de la tenue à date de la présidentielle, seule une transition imposée ou consensuelle peut être envisagée si d’aventure la tenue de l’élection n’était pas possible."[77]

    Ces suggestions pourraient permettre d’espérer que la classe politique, enfin consciente de l’impasse où elle a conduit le pays par ses jeux stériles depuis vingt ans, trouve un accord sur une autorité de transition, chargée de gérer le pays pendant quelques années, de définir et lancer les réformes qui s’imposent, de réactiver l’apprentissage de la démocratie par sa pratique au niveau local, de concevoir les nouvelles institutions qui conviendraient à la gestion du pays tel qu’il est.

    UN CLAIR DE LUNE SUR LES DECOMBRES DE LA CRISE ?

    Si on veut bien considérer la situation du Mali dans toutes ses dimensions, celles auxquelles s’est attaquée la "communauté internationale" sont toutes à courte vue et témoignent d’une myopie extrêmement dangereuse. En archéologie, c’est parfois en observant le sol du haut d’un avion qu’on découvre ce qu’il y a dans le sous-sol. Ici aussi c’est le point de vue de Sirius qui révèle les causes essentielles de l’effondrement dont le Mali ne se remet pas depuis 2012. Or, qu’on le veuille ou non, les actions entreprises depuis lors par la "communauté internationale" l’engagent inéluctablement pour longtemps, sauf à abandonner ses amis, ses intérêts et sa propre sécurité :

    • Ses amis, car on n’oubliera pas de sitôt le rôle que les pays d’Afrique francophone ont joué et jouent encore dans la stature internationale de la France et désormais de l’Europe ;
    • Ses intérêts, car il est évident que, depuis un siècle, de profonds liens d’intérêts croisés se sont développés, en même temps qu’une évidente parenté culturelle, entre les anciennes colonies françaises et leur ancienne métropole, puis l’Europe ;
    • Sa propre sécurité, car l’écart des niveaux de vie créant une pression formidable à la migration, l’Europe n’aura le choix qu’entre une protection militaire contre des bandes armées ou une immigration pacifique mais contrôlée et patiemment acculturée.

    Et l’alternative à l’indifférence ou à l’échec, c’est l’installation au Sahel (car les voisins du Mali sont aussi menacés que lui) d’un régime comparable à celui qui a été imposé au Nord du Mali par AQMI et ses alliés de 2012 à 2013. On ne peut en attendre ni la paix ni le développement. L’alternative peut être aussi l’alliance entre les groupes armés djihadistes et le Haut Conseil Islamique de l’imam Dicko, préfigurée dès 2012[78], ou la colonisation des institutions de l’Etat par des cadres dévoués aux obédiences les plus réactionnaires de l’islam, comme on l’a vu à la CENI, qui pourraient créer du jour au lendemain une situation comparable à ce qui se passe actuellement en Somalie.

    La France, et derrière elle l’Europe, n’ont pas le choix. L’Afrique est trop proche, les liens historiques et culturels sont trop étroits, les différences de revenu sont trop grandes, et la menace d’un grand désordre djihadiste est trop évidente. La claire conscience de cette situation ne peut conduire qu’à quelques pistes d’action commune.

    D’abord, en matière de sécurité et de retour à la paix. Sur ce point, il faut ne pas mésestimer la menace permanente que représentent des groupes armés commandés de l’extérieur, et capables d’intervenir en 2014 à Kidal lors de la visite du Premier Ministre[79], en 2015 à Bamako contre un hôtel fréquenté par les étrangers[80] ou en 2017 à Gao contre le camp du Mécanisme opérationnel de coordination[81] (MOC), etc. : les signataires de l’accord d’Alger ne sont pas seuls, le Mali a des ennemis déterminés à ses frontières et dans ses frontières. Or le bilan des interventions militaires de la "communauté internationale" dans les conflits qui ravagent la planète montre que "les Nations unies sont à la résolution des conflits ce que l’homéopathie est au cancer."[82] Le fait que les troupes chargées de ramener la paix soient étrangères et stipendiées leur donne une faible motivation à protéger les civils –leur mission essentielle –, comme en témoignent de nombreux exemples de passivité ; dans certains cas, leur intervention au sol est soumise a des conditions qui les enferment dans leur campement[83] ; et leur prétention à rétablir l’autorité de l’Etat ignore le fait que les régions en guerre sont soit des régions que l’Etat n’administre plus depuis longtemps[84], soit des régions où sa présence et ses actions sont jugées depuis longtemps illégitimes par la population qu’il exploite sans vergogne.

    En réalité, la "communauté internationale" n’a aucune stratégie de rétablissement de la paix, elle emploie sur les théâtres actuels des stratégies dont elle sait qu’elles ont échoué ailleurs dans le passé. Comme l’écrit Thierry Vircoulon, "la solution n’est pas d’imposer la paix, mais de créer les conditions de sa négociation et de son respect. En Centrafrique, au Mali et au Sud-Soudan, il faut inverser le rapport de force sur le terrain et sanctionner ceux qui violent les accords de paix."[85]

    Le premier objectif de la France, de l’Europe et de la "communauté internationale" pourrait donc être d’établir sur le terrain, une nouvelle fois, un rapport des forces qui impose la négociation sérieuse aux signataires de l’accord d’Alger, mais aussi de pourchasser sans répit les groupes armés non signataires, et encore de sanctionner sévèrement tous ceux qui interviennent avec des armes. Ceci implique une modification du mandat de la MINUSMA[86] et du recrutement de ses troupes, et une redéfinition de la contribution de Barkhane. Des voix se font d’ailleurs entendre, au Mali même, en faveur d’une révision des mandats des intervenants extérieurs.[87]

    Le second objectif est lié à l’illégitimité de l’Etat, absent des régions du Nord depuis plus d’une décennie, et absent des autres régions –à l’exception des capitales régionales– depuis 2012. C’est à New-York seulement qu’on veut croire à l’existence d’un Etat au Mali. Les Maliens savent que l’Etat s’est effondré en 2012 et qu’il ne s’est pas relevé. A Mopti même, tout près du quartier général du G5-Sahel, les bureaux des administrations sont désertés par les fonctionnaires.

    La France, l’Europe et la "communauté internationale" doivent tirer les conséquences de cette situation : le Mali est de fait sous tutelle de la "communauté internationale" depuis cinq ans déjà. Plusieurs régimes de mandat ont été pratiqués du temps de la Société des Nations, et un régime de tutelle est encore prévu par le chapitre XI de la Charte des Nations-Unies.[88]

    La "communauté internationale" si elle veut échapper à la descente aux enfers au Mali, doit prendre acte du fait que l’Etat n’existe plus dans ce pays, et assumer ses responsabilités dans cette situation inédite qui est une menace pour la paix en Afrique et hors d’Afrique. Elle doit donc organiser la défense et la lutte contre l’insécurité, rétablir la paix, ramener fermement la justice dans le droit chemin, faire exécuter ses décisions et sanctionner la corruption de façon exemplaire, rebâtir l’enseignement depuis le niveau du fondamental jusqu’au supérieur, faire fonctionner les services publics, redistribuer les richesses entre régions, et pour cela prendre le contrôle des principales administrations, suspendre l’assemblée nationale et le gouvernement, entreprendre de reconstruire en une ou deux décennies le contrôle démocratique depuis la base, c’est-à-dire à partir des communes et des régions, jusqu’à ce qu’une nouvelle classe politique soit mûre pour négocier les institutions originales qui seraient capables de gérer le pays au bénéfice de l’ensemble de la population, et notamment des pauvres. Dans ce schéma, l’administration a la charge de mettre en œuvre, sous la tutelle de la "communauté internationale", la politique de développement agricole ainsi que les réformes de la justice et de l’enseignement, et de faire fonctionner les services publics. Evidemment, on parlera de nouvelle colonisation : mais les voisins du Mali et les pays qui ont volé à son secours depuis 2013 n’auront pas le choix s’ils veulent éviter l’expansion des troubles djihadistes au cœur du Sahel.

    La stratégie proposée suppose donc un engagement à long terme des pays sahéliens, de la France et de ses alliés occidentaux. Ces "généreux donateurs" craignent les hordes de jeunes miséreux sahéliens qui sont à leurs portes, et ils ont raison. Ils ne doivent pas oublier cependant que, sous certaines conditions, les économies du Nord peuvent bénéficier de cette immigration (la France des trente glorieuses en sait quelque chose, l’Allemagne l’a démontré encore tout récemment). Il est vrai que ces flux migratoires doivent être bien dimensionnés et que, au Sud comme au Nord, le développement local est la base de l’équilibre social. Mais il incombe au Nord de faire face aux conséquences de l’inégalité monstrueuse qu’il a laissé s’établir sur la planète, et qui donne aujourd’hui une force irrésistible à la pression migratoire. Il ne peut que la contrôler et l’utiliser au mieux, car c’est aussi un moyen de contribuer, par les diasporas, au développement du continent africain. Si on continue comme on a commencé, en refusant de s’attaquer à ses causes essentielles, l’enlisement dans les sables mouvants d’une guérilla sans fin est inéluctable. A la longue, la France y épuisera ses moyens militaires, et l’Europe tout autant. Il est même probable que cette stratégie aggravera aussi les problèmes et encouragera les rébellions du Sud faute de contribuer à son développement. Déjà, en 2014, la France a dépensé environ 653 millions de dollars (sans compter le coût de la contribution française à la MINUSMA, ni évidemment la contribution au financement du G5-Sahel : on atteint donc maintenant un ordre de grandeur de 800 millions par an) pour la sécurisation du Sahel contre officiellement 241 millions en aide bilatérale au développement de la zone[89] (en réalité les dons ne dépassent pas 80 millions)[90].

    Il est donc temps de changer complètement et résolument de stratégie. Cela ne se fera sans doute pas sans d’amples mouvements sociaux et politiques au Mali même, car on ne voit pas que les équipes actuelles soient capables de la moindre initiative innovante. De ce point de vue, la "communauté internationale" est tributaire de l’évolution politique au Mali. Mais la prise de conscience par certaines élites des risques que représentent les élections prévues pour 2018, d’une part, et la mobilisation qui a contraint le Président IBK à repousser le référendum sur son projet de révision constitutionnelle d’autre part, montrent probablement qu’une opinion publique déterminée se prépare aujourd’hui à affronter les caciques. Aura-t-elle le courage d’aborder les vrais problèmes du pays et de mettre sans délai ses leaders au travail pour qu’ils contribuent activement à les résoudre ?

    Joseph Brunet-Jailly
    Novembre 2017
    https://blogs.mediapart.fr/joseph-b...

    Assane Koné

    Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

    Un message, un commentaire ?

    Qui êtes-vous ?

    Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

    Ajoutez votre commentaire ici
    • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

    • Mots-clés : menunav

    Annonce