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    Hiérarchisation ethnique et extrémisme violent au centre du Mali Vers une nouvelle rébellion dans un contexte d’insécurité généralisée

    mercredi 5 juillet 2017 , par Assane Koné

    Par Aly TOUNKARA, docteur en Sociologie de l’université Paris Descartes, la Sorbonne. Enseignant-chercheur à l’Université de Lettres et des Sciences Humaines de Bamako (Mali) et membre du Laboratoire de Sciences Sociales (2L2S) de l’université de Lorraine,(France). Ses recherches portent sur l’extrémisme violent, l’islam politique et le genre,. Il est également consultant indépendant et a eu à conduire plusieurs études sur les questions de l’extrémisme violent pour des Organisations Non Gouvernementales Nationales et Internationales intervenant en Afrique.

    Le présent article a pour point de référence les évènements de 2012, avec l’éclatement de la rébellion dans la région de Kidal, puis progressivement les autres régions nord du Mali, les printemps arabes( surtout avec la chute du régime libyen, les Touaregs libyens, d’origine malienne qui combattaient auprès des troupes régulières du colonel Kadhafi vont retourner au bercail avec armes et bagages à la suite de l’assassinat de ce dernier) et le coup d’Etat militaire, conduit par un groupe de jeunes officiers,[1] bouleversent le cadre habituel et les solutions traditionnelles apportées aux rébellions antérieures. Cette crise multidimensionnelle provoque la psychose chez les populations des localités concernées.

    Avec l’occupation des régions Nord du Mali (Kidal, Gao, Tombouctou, ) et une partie du centre(Mopti et Ségou) par le Mouvement de libération de l’Azawad (MNLA)[2], les groupes extrémistes violents d’Ansar Dine (qui se réclament d’un islam « rigoriste », déclarent la guerre aux trafics et à l’immoralité, et revendiquent l’application de loi divine « la charia ») le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), le Front de Libération de Macina ( voit le jour en 2015) et la présence d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI).

    Les régions de Mopti et Ségou, stratégiquement situées au centre du Pays, ont fait l’objet de convoitise des groupes extrémistes violents (djihadistes) dont certains ont pu se faire des bases (préciser la date). Les deux régions seront fortement sévies par les occupants avant le début de l’intervention Serval, menée par l’armée française à partir de janvier 2013, et la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA), puis la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali, (MINUSMA) .

    Bien avant l’intervention française, des éléments factuels pouvaient soulever des craintes quant à la présence d’une sorte de hiérarchisation ethnique, les clivages inter et intra ethniques et les relais opérationnels pour des formes de l’extrémisme violent.

    En effet, dans un contexte économique et géopolitique tendu et incertain, les stratégies identitaires de certains acteurs locaux voire nationaux, peuvent devenir source de conflit et de violence entre les communautés et / ou l’Etat.

    Nous avançons l’hypothèse que l’identité est une forme particulière de capital collectif, la hiérarchisation et la différenciation ethnique, sont fondamentales dans la saisie de la recrudescence des soulèvements dans les régions de Mopti et de Ségou avec pour dénominateur commun, le référent ethnique. De plus, la chefferie traditionnelle joue un rôle important dans l’organisation d’un accès différentiel aux ressources du terroir. La réapparition rapide des hiérarchies ethniques s’explique en grande partie en raison de l’absence de l’Etat pendant l’occupation des différentes localités par les groupes extrémistes violents et l’émergence des griefs judiciaires. Ces contextes ont permis ou permettent à certains acteurs de jouer sur les différences identitaires, qui se révèlent efficaces pour élargir le champ de domination et rendre congruents les conflits entre éleveurs (majoritairement peuhls) et sédentaires.

    Aujourd’hui le centre du Mali reste très vulnérable face à la menace de l’extrémisme violent en raison de la prédominance des hiérarchisations identitaires, ou des facteurs incitatifs (griefs judiciaires, gestion des couloirs de transhumance, préjugés entre les communautés) qui alimentent le risque d’une nouvelle rébellion dans le pays. A cela s’ajoute, d’autres facteurs sous-jacents, tels que la corruption endémique de représentants de l’Etat , l’impunité de certains chefs coutumiers et religieux ; de facteurs sociaux liés aux frustrations face aux attentes populaires non comblées( accès aux infrastructures socioéconomiques de base).

    Enfin, contrairement à une idée répandue, la violence ne se justifie pas seulement par une faible présence de l’Etat.[3] Au contraire, l’Etat s’appuie souvent sur certains groupes ethniques au détriment des autres afin d’asseoir sa légitimité.

    Cet article pose les questions fondamentales suivantes : Quel lien peut-on établir entre la hiérarchisation ethnique et l’ampleur de l’extrémisme violent au centre du Mali aujourd’hui ? Quelles sont les origines de l’extrémisme violent ou ses racines probables ? Quels sont les rapports entre l’ethnie et la hiérarchie entre groupes ?

    Pour répondre à ces questions, nous avons entrepris une vaste recherche documentaire et, surtout, un travail sur le terrain avec des entretiens approfondis (50), des réunions de groupes de discussion (10) rassemblant une large diversité d’acteurs (associations des femmes, leaders religieux, chefs traditionnels, forces de sécurité et de défense, associations des jeunes) dans les localités concernées par l’analyse, et la collecte d’un volume important de données originales (témoignages des anciens et/ ou proches des djihadistes). [4] Les premiers résultats de cette enquête feront l’objet de ce court article. Nous y aborderons en premier temps, les tensions inter et intracommunautaires. Dans un second temps, nous nous intéresserons au passage à l’action violente. Enfin, nous conclurons avec quelques recommandations.

    De la différenciation ethnique à l’extrémisme violent

    L’analyse des différents discours recueillis auprès de nos enquêtés a révélé la présence et l’implication d’individus appartenant à toutes les sensibilités ethniques de la localité. Parmi ces extrémistes violents, on retrouve en effet les Peulhs, les Dogons, les Sonrhaï, les Bella, les Touaregs, les Tamasheqs. Mais, les peuls sont signalés comme étant les plus nombreux. Cette importance numérique des peulhs peut s’expliquer à la fois par leur proximité anthropologique (ils sont tous majoritairement de nomades) avec les éléments du MNLA et par le fait qu’ils sont ceux qui ont surtout porté le projet politique du MNLA et massivement adhéré à l’idéologie extrémiste de MUJAO.

    En février 2015, dans les régions de Mopti et de Ségou (centre du Mali),[5] nous assistons à une apparition brutale et violente des milices d’autodéfense d’obédience peulh avec une radicalité inouïe. Leur discours reste similaire à celui des autres groupes extrémistes violents qui sévissent dans les régions nord du Mali.

    Il est à noter que les historiens reconnaissent la difficulté et la complexité avec lesquelles, ils font l’objet pour situer avec précisions les origines des Peulhs du Mali. Beaucoup affirment qu’ils seraient originaires de l’Egypte ou de Yémen. Les peulhs sont présents dans toutes les régions du Mali. Cependant, la région de Mopti représente l’un des principaux bastions de résidence des Peulhs du Mali[6]. C’est à partir de XIXème siècle que les Peulhs vont instaurer dans le Delta du Niger, l’empire théocratique (un empire qui était régi par les lois coraniques ou la dina) du Macina, avec le prédicateur Peulh, Cheickhou Hamadou, qui accueillera une adhésion massive des Peulhs desdites localités à son idéologie. Cet empire s’intéressa à l’activité agropastorale (essentiellement occupée par les Peulhs jusqu’aujourd’hui) et confia la gestion des ressources naturelles à certains chefs coutumiers, propriétaires de terres (Jowro).

    A partir de 2015, le nom du prédicateur controversé et influent peulh, Hmadoun Kouffa se trouve sur toutes les lèvres aujourd’hui à travers son mouvement, le Front de libération de Macina. Il fait parler de lui, par des attaques perpétrées contre les forces de sécurité et de défense du Mali ( Nampala, Ténenkou, Boulkessi)

    De nombreux interlocuteurs attribuent l’insécurité dans les régions de Mopti et de Ségou à un groupe armé désigné comme étant affilié au Front de Libération du Macina (FLM)[7]. Ce mouvement semble avoir créé un sentiment de panique et d’angoisse chez les habitants. Les noms des extrémistes peuhls circulant sur des motos de marque Sanili et se réclamant du prédicateur Hamadoun Kouffa, reviennent sur toutes les lèvres, même si, aucun habitant des différentes localités concernées, n’a aperçu le prédicateur depuis 2012.

    Il faut rappeler que Hamadoun Sangaré alias Hamoudon Kouffa est né vers 1961 à Niafunké( région de Toubouctou)[8]. Il commence ses études coraniques à Diallasssgou(région de Mopti)[9], fréquentant plusieurs oulémas de la région ; il est crédité d’une mémoire et d’une intelligence exceptionnelles . Sollicité et admiré pour son éloquence. On ne le reconnaît plus que par son sobriquet de Hamadon Kouffa et a prêté allégeance à Ansar Dine du terroriste malien Iyad Ag Ghali(un touareg et fondateur du Mouvement populaire pour la Libération de l’Azawad, crée en 1988, après avoir quitté l’armé libyenne).

    C’est ainsi qu’un enquêté dans la commune de Mondoro (cercle de Douentza, région de Mopti) affirme ceci, à propos des attaques perpétrées contre les forces de sécurité dans la région (de janvier 2012 à juin 2017, on enregistre officiellement plus de 510 militaires maliens tués à la suite des attaques perpétrées par les terroristes et/ou les indépendantistes du MLNA. Généralement dans le centre du Mali, les extrémistes débarquent dans les camps militaires ou les postes de contrôle des forces de sécurité et de défense avec comme moyens logistiques, des motos, marque SANILI).

    « Toutes les attaques commises depuis le départ des djihadistes sont sans doute l’œuvre de Peulhs qui se réclament de FLM. Demandez aux autorités de la région, elles vous diront que toutes les arrestations faites jusqu’ici, il n’y a aucun dogon, ce sont des peulhs qu’on arrête partout ».

    Jihad et ascension sociale

    Il est à noter que même entre peulhs, nous assistons à une stratification sociale,[1] dans la commune de Boni (cercle de Douentza, région de Mopti) par exemple[2], les Diallobé ( dérivés de nom de famille Diallo) qui sont des bergers par excellence et gouvernés par les Yiraîbé ou Wewebé (Dicko). Il semble que beaucoup de Diallobé ont adhéré aux différents mouvements djihadistes en espérant acquérir un statut social plus valorisant[3]. Un enquêté témoigne en ces termes :

    « Beaucoup d’esclaves peulhs ont été enrôlés par les djihadistes, parce qu’ils voulaient se venger de leurs maîtres qui n’ont aucune estime à leur égard. C’est le cas par exemple, d’un jeune Tamboura, ex djihadiste, qui s’est vu conféré un statut social beaucoup plus valorisant sous l’occupation djihadiste dans la région ».

    En effet, dans la région de Mopti, lorsqu’arrivent les différents groupes extrémistes violents, la majorité de la population enrôlée n’est ni salafiste ni djihadiste, mais simplement passive et en quête d’une identité sociale beaucoup plus valorisante, ou avait un sentiment de supériorité à l’égard des autres groupes ethniques de la localité. Il faut rappeler que les peulhs sont fortement taxés par les autres groupes ethniques, d’avoir un sentiment de supériorité vis -à -vis d’eux. Un enquêté l’exprime en ces termes :

    « Les peuhls, même, s’ils sont minoritaires dans une localité, ils ne cherchent jamais à parler la langue dominante de ladite localité. Vous prenez la commune de Mondoro, les dogons sont majoritaires, mais les peulhs qui y habitent ne parlent jamais le dogon. Ce sont les dogons qui sont obligés de parler leur langue. Cela dénote qu’ils ont un sentiment de supériorité »

    Dans l’imaginaire collectif dogon[4], les peulhs sont caractérisés par la faiblesse physique et mentale et sont considérés comme des traîtres aussi. Ce sont ces préjugés qui rythment souvent le quotidien des groupes ethniques. Pour rappel, peu avant les évènements de 2012, un conflit sanglant qui a fait plus d’une centaine de morts entre peulhs et dogons éclata dans le village de Sari, cercle de Koro, région de Mopti à la suite d’un vol de bétail.

    Certes, tant les groupes extrémistes que l’Etat malien sont tout à fait conscients du caractère versatile de la hiérarchisation ethnique, des préjugés, et de la complicité de certaines notabilités locales quant à l’enrôlement des acteurs par les différents groupes extrémistes violents.

    L’accès à la gouvernance locale et les droits coutumiers peuvent constituer des véritables facteurs d’engagement des acteurs dans les groupes extrémistes violents. Beaucoup d’enquêtés rencontrés disent avoir vu et écouté les prêches de Kouffa à travers des cassettes ou dans des mosquées. Dans ses prêches, il remettait en cause l’organisation sociale existante, dénonçait les tares de l’Etat dans la distribution des services sociaux de base (éducation, eau, santé) et inciter les fidèles à s’affranchir du joug de l’oppression de la chefferie traditionnelle.

    Aujourd’hui, le Macina, cette région qui s’étend de la frontière mauritanienne à la frontière burkinabè et dont l’épicentre se situe autour de Mopti, est l’un des principaux théâtres des violences qui minent le Mali. Et ceux qui le peuplent majoritairement, sont des Peulhs et qui sont entre le collimateur des autorités maliennes et des forces de sécurité étrangères présentes sur le territoire national. Il apparaît ici important, de saisir aussi les tensions liées au pâturage.

    Du pastoralisme aux revendications identitaires

    Le pastoralisme malien est soumis à des perturbations d’ordre climatique, économique, sanitaire, social et politique, rendant davantage incertaines la problématique de production et la question des profils de consommation[5]. Dans le centre du Mali (Ségou et Mopti), l’élevage pastoral y est prépondérant tant parmi les populations sédentarisées que parmi les pasteurs nomades dont les familles se sédentarisent de plus en plus.

    La recrudescence de rébellion touarègue (nous assistons depuis l’indépendance du Mali, à la cinquième rébellion, celle de 2012) qui frappe le centre, des épisodes d’aggravation alternant avec les revendications d’ordre identitaire. Cette insécurité chronique gêne la mobilité des troupeaux, seuls moyens efficaces de la subsistance de la population pastorale constituée essentiellement de peulhs. La transhumance se trouve heurtée à des difficultés qui aboutissent à tes tensions meurtrières entre éleveurs et paysans.

    En outre, les perturbations climatiques, de plus en plus récurrentes se traduisant, entre autres, par des déficits pluviométriques et débouchant sur des tensions entre les populations pastorales (Peulhs) et les sédentaires (Bambara et dogons). Dans ce climat de suspicion et de méfiance, est né un mouvement dénommé, l’Alliance Nationale pour la Sauvegarde de l’Identité Peuhle et la Restauration de la Justice (ANSIPRJ) par Oumar Aldjana.[6]. Ce mouvement estime que la justice est rendue dans le centre à géométrie variable, ce sont les peulhs qui sont toujours lésés dans leurs droits. C’est ainsi que beaucoup de nos enquêtés peulhs dans les deux régions affirment que :

    « Les forces de sécurité et de défense n’arrêtent que des peulhs dans le cadre de lutte contre l’extrémisme violent, et la justice n’a jamais donné raison à un peulh contre une autre personne non peuhle »

    Beaucoup de peulhs dénoncent les exactions et les arrestations arbitraires dont ils font l’objet. C’est ainsi que sur les antennes de la Radio France Internationale (RFI), que l’ancien président de l’assemblée nationale du Mali, le professeur Ali Nouhoum Diallo, coordinateur de toutes les associations peulhs du Mali soutient que :

    « Certains éléments de nos forces armées et de sécurité qui n’ont pas été suffisamment bien éduqués militairement, politiquement, pour un oui, pour un non tombent sur les Peuls, les ramassent ! Ils sont enfermés ! Spoliés de leurs biens ! Il faut reconstruire la colonne vertébrale de tout l’Etat : les forces armées et de sécurité »[7].

    Malgré des dispositions législatives et réglementaires en faveur du pastoralisme (Charte pastorale, 2001), les éleveurs se disent confrontés à des problèmes liés à leur insertion sur des espaces non affectés officiellement en zones agricoles et zones de pâturage et par conséquent, non sécurisés. Ils sont amenés à utiliser des pâturages parfois très éloignés des marres ou des points d’eau dédiés à cet effet. Il semble important à ce niveau de s’intéresser à certaines pratiques non orthodoxes de certains agents publics.

    De la corruption des agents d’Etat à la gronde sociale

    Après plus de cinquante ans d’indépendance, on se demande si la corruption des fonctionnaires du Mali n’est pas en passe de devenir quelque chose de légitime. L’argent est devenu la référence et le symbole de l’exemplarité, et l’investigation reste peu réactive dans la poursuite des délits de ce type et la prévention totalement absente[8]. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, beaucoup de nos enquêtés décrient l’attitude des magistrats, gendarmes, agents des eaux et forêts et policiers qui passent le plus clair de leur temps à racketter les populations. Ce qui fait dire à un enquêté peulh de Ségou que :

    « Les agents de l’Etat dans la brousse ne font que s’enrichir sur le dos des populations. Dans tous les postes de contrôle, les gendarmes ne font que racketter les passagers et font subir toutes sortes d’atrocité à ceux qui refuseraient de leur donner de l’argent ».

    La corruption n’est pas un problème du droit pénal seulement, mais un problème de sociologie criminelle et de criminologie[9]. Elle témoigne à suffisance le manque d’intégrité et d’honnêteté dont fait preuve un agent public. La corruption est un phénomène généralisé au Mali. Les fonctionnaires n’ont pas échappé à cette règle. Il est important qu’on mette le doigt sur ce phénomène qui gangrène la société, et l’amène à assister à ses propres funérailles.

    En effet, certains officiers de l’armée régulière,[10] même s’ils ne sont pas forcément amis avec certains terroristes, et bandits armés, n’apparaissent pas non plus comme des ennemis irréductibles[11]. Face à cette énigme, une enquêtée à Douentza (région de Mopti) tente d’apporter des éléments d’explication :

    « Parfois, les forces de sécurité possèdent des contacts téléphoniques de certains bandits armés. Ils les appellent pour les prévenir de patrouilles militaires. Contre le payement d’une somme d’argent. Alors, ils prennent la tangente ».

    Plus personne ne semble comprendre le traitement privilégié accordé aux bandits au détriment et au grand dam de leurs victimes.

    L’élite politique malienne doit faire preuve de courage en s’attaquant à ce fléau et à l’immoralité de certains fonctionnaires quant à leur gestion des biens publics. Il se trouve encore qu’après tant d’années d’indépendance, des fonctionnaires qui continuent à soustraire de l’argent ou des biens mobiliers et/ou immobiliers aux usagers des services publics et à les arnaquer sans crainte aucune d’une quelconque sanction qui pourrait leur être infligée. Livrer sans pitié à la justice, tous les agents publics peu soucieux de l’intérêt général, tel doit être le rôle du ministère public dans un État de droit. Ce manque d’intégrité et du sérieux dans la gestion de biens publics constitue un réel frein au développement économique et social du pays, mais surtout un sérieux facteur d’instabilité politique et institutionnelle que connaît le centre du Mali.

    En effet, l’image qu’ont les citoyens de l’État est étroitement liée aux réalités politiques et économiques dont le pays fait l’objet. Tout comportement contre le devoir d’intégrité entraîne des conséquences néfastes quant aux rapports qu’entretiennent les citoyens vis-à-vis de l’État.

    Il n’y a aucune forme d’équivoques que le peuple se réfère à la classe dirigeante : si les dirigeants sont conçus comme étant « réactionnaires », « malhonnêtes », « égoïstes » et « corrompus » ; le peuple sera découragé et manquera certainement d’esprit d’initiative[12]. La conséquence en est que, le peuple perd confiance dans son élite, qu’il juge « incapable » et « corrompue » et sera prêt à suivre les extrémistes violents qui lui promettent un avenir meilleur et serein. N’a-t-on pas constaté, en effet, entre autres causes de la crise militaro-sécuritaire au Mali en 2012 que le pays était terriblement affligé par la corruption.

    Les différentes rébellions que connait le septentrion malien, imputent la crise sécuritaire à la corruption des institutions politiques, civiles, militaires, l’insouciance de l’élite au pouvoir et refusent par conséquent, les solutions de sortie de crise à travers l’accord pour la paix et la réconciliation.

    L’analyse des entretiens que nous avons réalisés dans les régions de Ségou et Mopti, a révélé que l’insécurité, qu’elle soit le fait des revendications identitaires ou du Front de Libération du Macina (FLM), constitue la principale préoccupation des populations de ces localités. Aussi, a-t-elle montré l’articulation entre l’ethnie et la violence qui pose inévitablement le problème de la faiblesse de l’Etat. Plus l’Etat weberien, défini comme « organe », entre en symbiose avec des forces qui lui sont extérieures et passe par une fragmentation interne, plus il devient un champ militarisé et se transforme, malgré la présence de l’armée et les forces internationales, en un Etat incapable de créer de la légitimité en assurant ses fonctions régaliennes.

    L’Etat malien n’a qu’une emprise limitée sur la situation (mauvaise gestion des conflits communautaires, mauvaise gouvernance, griefs judiciaires, demandes sociales non satisfaites et insuffisance de perspectives professionnelles pour les populations jeunes). Donc, le lien entre l’extrémisme violent et le marquage religieux n’est pas, en occurrence, évident ici.

    Un Mali prospère et émergent, passera par une refonte de son système judiciaire et une résolution des conflits inter et intra communautaires.

    Par Aly TOUNKARA, docteur en Sociologie de l’université Paris Descartes, la Sorbonne
    https://cdradical.hypotheses.org/538

    [1] . Les nomes de famille, Diallo et Sow sont essentiellement reconnus pour des bergers et commerçants. Quant au nom de famille, Barry et/ou Sangaré, se sont des marabouts par excellence. Lorsqu’un Barry ou Sangaré exerce la fonction de l’imamat, il est appelé Cissé.
    [2] . Aly TOUNKARA, Institut d’Etude de Sécurité, rapport sur les facteurs d’engament des jeunes dans les différents groupes extrémistes dans la région de Mopti, Juillet, 2016.
    [3] . Généralement, dans le milieu peulh, tous les noms de famille à consonance Bambara, tels que Coulibaly et Traoré, sont des hommes de caste. Il n’est pas aussi rare, qu’un esclave prenne le nom de son maître.
    [4] . Les Dogons sont majoritairement présents dans le delta intérieur du Niger et la zone exondée avec une histoire marquée par la volonté et l’obstination de demeurer authentiques. Ils sont majoritairement des agriculteurs.
    [5] . Rapport sur le Projet Régional d’Appui au pastoralisme au Sahel (PRAPS), février 2015.
    [6] . Le 18 juin, 2016, Oumar Aldjana passe un coup de fil auprès de l’Agence France Presse et annonce la création de son mouvement, après avoir quitté une autre association peuhle, Kawral Pulaaku. Oumar Aldjana, est originaire du cercle de Niafounké (région de Tombouctou), fils d’un touarègue et d’une peuhle.
    [7] . Cette déclaration du 11 septembre 2016, sur les antennes de RFI a suscité beaucoup de commentaires, tant chez les politiques, civils que militaires.
    [8] . Noêl Pons, (2012), La corruption des élites. Expertise, lobbying, conflits d’intérêts, Paris, Odile Jacob.
    [9] . Sarassoro Yyacinthe, (1980), la corruption des fonctionnaires en Afrique. Etude de droit pénal comparé, Paris, Economica.
    [10] . L’assassinat en 2009, du colonel Lamana Ould Bou à Tombouctou par des commandos appartenant à la nébuleuse terroriste de la région, a suscité beaucoup de commentaires et d’interrogations, quant à une quelconque complicité entre la hiérarchie militaire et les extrémistes violents.
    [11] . Serge Daniel, (2012), AQMI. L’industrie de l’enlèvement, Paris, Fayard.
    [12] . Sarassoro Yyacinthe, (1980), La corruption des fonctionnaires en Afrique. Etude de droit pénal comparé, Paris, Economica.
    [1] Alexander Thurston et Andrew Lebovich, « A Handbook on Mali’s 2012–2013 Crisis », Institute for the Study of Islamic Thought in Africa Working Paper Series, n° 13-001 (02 September 2013), http://www.bcics.northwestern.edu/d...
    [2] . Un mouvementindépendantiste, crée en 2010, essentiellement composé de Touaregs et qui est responsable des rébellions de 2006, 2009 et 2012.
    [3] . Gilles Dorronsoro et Olivier Grejean, (dir), (2014), Identités et politique. De la différenciation culturelle au conflit, Paris, Presses de sciences Po.
    [4] . C’est grâce au soutien de l’Agence Française pour la Promotion de l’ Enseignement Supérieur, l’Accueil et la Mobilité Internationale que le présent article est produit à la suite d’un séjour scientifique de six semaines à l’université de Lorraine Metz (France).
    [5] . Jeune Afrique, 25/08/2015 : le Front de Libération de Macina, un nouveau Boko Haram ?
    [6] . Le Recensement Général de la Population et de l’Habitat du Mali (RGPH, 2009, dernier recensement) ne donne pas des chiffres à caractère ethnique.
    [7] . Crée dans la foulée en 2015, par Hamadoun Kouffa.
    [8] . Thiam, A., (2017), Centre du Mali : dangers et enjeux d’une crise négligée, Bamako, la Sahélienne..
    Bibliographie
    Daniel D., (2012), AQMI. L’industrie de l’enlèvement, Paris, Fayard.
    Dorronsoro G. ; et Grejean, O., (dir), (2014), Identités et politique. De la différenciation culturelle au conflit, Paris, Presses de sciences Po.
    Keita F., (2014), Crise sécuritaire et violences au nord du Mali, Bamako, Editions la Sahélienne.
    Pons N. (2012), La corruption des élites. Expertise, lobbying, conflits d’intérêts, Paris, Odile Jacob.
    Thiam, A., (2017), Centre du Mali : dangers et enjeux d’une crise négligée, Bamako, la Sahélienne.
    Thierry Perret T.,(2014), Mali. Une crise au Sahel, Paris, Broché.
    Trévidic M., (2013), Terroristes, les 7 piliers de la déraison, Paris, Editions Jean-Claude Lattès.
    Yacinthe S., (1980), la corruption des fonctionnaires en Afrique. Etude de droit pénal comparé, Paris, Economica.

    Assane Koné

    Assane Koné est juriste de formation. Journaliste depuis bientôt 20 ans, il traite plusieurs questions, notamment l’actualité, la politique et le social. Mais, il est aussi journaliste culturel.

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